Journal de l'économie

Envoyer à un ami
Version imprimable

La Chine à la conquête des réseaux sociaux





Le 21 Mars 2022, par La Rédaction

La Chine n’accepte pas la domination des États-Unis dans le monde des réseaux sociaux. En plus des atouts de ce marché économique, Xi Jinping souhaite collecter les données nécessaires à la manipulation et l’influence des masses. Dans « La guerre des puissants, Stratagèmes de domination de la Chine et des États-Unis » quatre spécialistes en intelligence économique reviennent sur cette volonté de conquête des nouvelles technologies de l’information et de la communication.


Certains réseaux sociaux développés par la Chine rattrapent petit à petit la notoriété des réseaux américains. Mais pourquoi la Chine veut-elle conquérir ce nouveau domaine ? Entre la récupération de données, l’absence de censure américaine, le contrôle de la pensée… les objectifs de ce marché semblent multiples

La Chine a tout de suite vu, comme avec le cinéma, le potentiel danger des réseaux sociaux américains. C’est-à-dire une perte de contrôle sur un vecteur de diffusion et d’expression des idées qui auraient pu être utilisé, instrumentalisé, à des fins de propagande occidentale et de déstabilisation du régime chinois. Pékin se devait donc de conquérir cet espace immatériel d’abord dans un esprit défensif pour protéger son espace intérieur. Pour ce faire, Pékin a purement et simplement bloqué à l’entrée le rouleau compresseur des réseaux sociaux américains pour développer les siens : Wechat, Weibo, Baidu par exemple. Ces réseaux sociaux n’ont rien à envier à leurs concurrents américains sur les qualités et les services proposés et font le bonheur des utilisateurs. Ils n’ont donc pas besoin des réseaux sociaux occidentaux, qui d’ailleurs ne sont pas forcément adaptés à la culture chinoise. Pékin a aussi développé sa grande muraille numérique qui contrôle les informations du web chinois.

Ces réseaux sont sous le contrôle du Parti pour en assurer la censure et collecter les données indispensables au développement des technologies d’intelligence artificielle. Cependant, les réseaux sociaux chinois restent quasi exclusivement sur le marché intérieur chinois et peinent à s’exporter. A l’étranger, ces réseaux sociaux sont surtout utilisés par la diaspora chinoise pour rester en contact avec leur famille et amis restés au pays.

Dans un deuxième temps, une fois le marché intérieur développé et sécurisé, Pékin passe à une phase de conquête, facilité par la perméabilité du marché libéral occidental. La seule percée majeure chinoise pour le moment reste Tik-Tok, une version internationalisée de l’application Douyin. Tik-Tok est l’application la plus téléchargée en 2021 et devient le 7ème réseau social mondial en termes d’utilisateurs actifs, derrière six applications américaines... On peut noter l’apparition moins tonitruante d’applications chinoises en France et en Europe qui viennent concurrencer les désormais traditionnelles applications américaines, comme Aliexpress et Didi, respectivement concurrents d’Amazon et de Uber.

L’enjeux est commercial, mais il se joue aussi une bataille de la donnée. Que les applications soient américaines ou chinoises, il ne faut pas se faire d’illusions sur le détournement et l’utilisations de nos données. Elles sont des mines d’or pour le développement d’algorithmes toujours plus puissants. La sécurité des données de Tik-Tok avait été mise en avant par Donald Trump en 2020 pour justifier une interdiction de cette application ou en obliger soit le dévoilement de l’algorithme, ce qui reviendrait à dévoiler un secret de fabrication industrielle, soit de forcer la maison mère de Tik-Tok, ByteDance, à vendre sa branche américaine à une société américaine pour assurer que les données restent sur le territoire américain. Contrairement à un régime autoritaire qui n’a pas besoin de se justifier pour interdire ou imposer des restrictions drastiques de l’accès à son marché intérieur, du protectionnisme en fait, une démocratie, qui plus est américaine qui prône le libéralisme et le libre-échange, se doit de justifier de telles restrictions et doit passer par l’appareil législatif. Il faut aux Etats-Unis prouver, démontrer que Tik-Tok enfreint les lois américaines ou représente une menace pour la sécurité nationale américaine. C’était bien l’axe d’attaque de Donald Trump. Cependant, avec l’arrivée de Joe Biden, Tik-Tok et la Maison Blanche ont mis fin au litige : Tik-Tok reste chinois et est toujours disponible aux Etats-Unis.
 
Ces Nouvelles Technologies d’Information et de Communication (NTIC) rentrent dans un cadre plus large de guerre économique systémique et plus particulièrement dans le cadre de la guerre de l’information. En temps de paix, ces outils du soft power, a priori inoffensifs, anodins que nous utilisons de manière quotidienne comme Facebook ou Twitter par exemples, sont utilisés dans la guerre de l’information pour tromper, faire de la contre-information et utilisés comme outils de résonnance puissants pour influencer l’opinion publique. Nous citons l’exemple de la diplomatie des « loups guerriers » chinois qui utilisent les réseaux sociaux de manière agressive soit pour intimider ou faire taire des critiques sur la Chine ou le PCC (voir sujet sur les Ouïghours). Sans parler du scandale « Cambridge Analytica » qui récupérait les données d’utilisateurs de Facebook pour les analyser et définir leur comportement électoral afin de les influencer pendant des élections.

Nous prenons de plus en plus conscience que derrière des applications quotidiennes et bien au-delà du monde des affaires et du marché économique, celui qui maîtrise ces tuyaux d’information, ces data centers où transitent et où sont stockées ces informations, peut les utiliser de manière extrêmement subversive pour manipuler, influencer les masses. C’est là le réel enjeu, d’où une opposition très forte entre la Chine et les Etats-Unis pour le contrôle des infrastructures (monde matériel) et de l’espace immatériel (cyber, internet, numérique) afin d’influencer les esprits et les cœurs.

Réponse rédigée par Catherine Delahaye, Sylvia Grollier, Pierre-Charles Hirson et Camille Reymond, Co-auteurs de "La guerre des puissants, Stratagèmes de domination de la Chine et des États-Unis ".



Nouveau commentaire :
Twitter

Le JDE promeut la liberté d'expression, dans le respect des personnes et des opinions. La rédaction du JDE se réserve le droit de supprimer, sans préavis, tout commentaire à caractère insultant, diffamatoire, péremptoire, ou commercial.

France | International | Mémoire des familles, généalogie, héraldique | Entreprises | Management | Lifestyle | Blogs de la rédaction | Divers | Native Advertising | Juris | Art & Culture | Prospective | Immobilier, Achats et Ethique des affaires | Intelligence et sécurité économique - "Les carnets de Vauban"



Les entretiens du JDE

Tarek El Kahodi, président de l'ONG LIFE : "L’environnement est un sujet humanitaire quand on parle d’accès à l’eau" (2/2)

Tarek El Kahodi, président de l'ONG LIFE : "Il faut savoir prendre de la hauteur pour être réellement efficace dans des situations d’urgence" (1/2)

Jean-Marie Baron : "Le fils du Gouverneur"

Les irrégularisables

Les régularisables

Aude de Kerros : "L'Art caché enfin dévoilé"

Robert Salmon : « Voyages insolites en contrées spirituelles »

Antoine Arjakovsky : "Pour sortir de la guerre"











Rss
Twitter
Facebook