Journal de l'économie

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La forêt française, à l’image du mal français





Le 17 Novembre 2021, par Philippe Cahen

Comme l’agriculture, la forêt fut une gloire française. Fut. Avec 17 millions d’hectares (29 % du pays) et captant 15 % des émissions de CO2, elle n’a pas été aussi vaste depuis 6 siècles. Et pourtant nous sommes un nain européen du bois. C’est connu, nos chênes partent en Chine pour revenir en planches ou en meubles. Pourtant, le bois est cher, demandé, magnifié, car écologique et sa demande a été amplifiée ces derniers mois. La forêt française, une richesse à l’abandon.


Image Pxhere
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La forêt française est victime aujourd’hui d’un conservatisme de caste (culturel, économique, social, administratif) que l’idéologie écologique amplifie. Si la forêt se cantonne en un lieu de promenade familiale, de jogging, de cueillette de champignons, alors la France est sur le bon chemin, car on oublie toute son utilité d’équilibre de la faune (insectes, mammifères et oiseaux), la flore et la culture des arbres pour la construction, les meubles, les emballages, etc.

Les idées reçues sont nombreuses et entretenues. Oui, abattre des arbres fait partie de la vie de la forêt (ou de la vie des arbres en ville). Non, on ne fabrique pas du papier avec des troncs d’arbres qui sont du bois d’œuvre, mais avec les grumes, les branches et les déchets de coupe.

La forêt, une matière vivante

La forêt française est comme l’agriculture, dépassée par la production néerlandaise et allemande. Ces deux pays ont pris le virage de la production agricole industrielle depuis plus de cinquante ans. L’Allemagne et les pays scandinaves ont pris quant à eux le virage de la forêt industrielle. Pendant ce temps, nos merisiers et nos noyers, comme de nombreux feuillus (67 % de nos forêts, 21 % de résineux, 12 % de forêt mixte) terminent dans la cheminée, en bois de chauffage, car ils n’ont plus de valeurs marchandes et dont les microparticules sont dangereuses dans les zones urbaines.

Les essences ne répondent pas à la demande de même que les bovins sont trop laitiers et pas assez musclés et donc on importe de l’Angus… Bien sûr, 149 essences sont étudiées en détail pour répondre au changement climatique pour accélérer la migration des essences, car certaines comme le hêtre et le chêne, souffrent particulièrement des sécheresses et des fortes chaleurs. Il faut être plus volontaire. Même si la forêt comme l’agriculture sont de l’industrie lourde, à mutation lente, les habitudes et certitudes entretiennent le retard d’adéquation. Les 15 000 scieries de 1960 sont devenues 1 500

Forêt, changement climatique et loisirs.

Venu de l’Est, le scolyte (un coléoptère), favorisé par les sécheresses et les fortes températures, protégé par l’absence de gel fait des ravages parmi les épicéas avec des aiguilles qui brunissent avant que l’arbre ne meure. Dans les Vosges, le ravage est tel que des troncs peu abimés partent en Aquitaine pour être valorisés. Les chenilles processionnaires (qui gênent aussi les humains) et les hannetons causent d’autres dégâts. Au final, le déficit de la filière est en 2019 de 7,37 milliards €. Une catastrophe économique.

Le réchauffement constaté et la passion pour la promenade favorisent la fréquentation de la forêt. Pour la forêt domaniale ou publique (25 % de la superficie), les chemins sont en général tracés et entretenus. Pour les autres, ce n’est pas toujours le cas. Or le piétinement massif nuit au respect des sols d’autant plus, si la forêt devient un terrain de vélo cross ou de moto-cross sauvage. Les sols sont abimés et en cas de pentes, les ruissellements contribuent à l’appauvrissement du terrain. Le vivre ensemble doit s’organiser. Dans un autre genre d’espace, le Mont-Blanc, les calanques de Cassis et bientôt le Vercors limitent les visiteurs qui souvent oublient la fragilité de la nature.

La forêt, un exemple d’incompréhension sociale

40 % de la forêt française n’est pas géré. La forêt est très morcelée entre des myriades de propriétaires qui possèdent 75 % de la forêt française. Certaines parcelles n’ont pas vu d’humain depuis des dizaines d’années. Ce pourcentage est au-delà des 25 % souhaités qui pourraient répondre au « réensauvagement » de la forêt souhaité par certains écologistes. Si le carbone capté par la forêt était rémunéré par ces propriétaires, à n’en pas douté, cela ne changerait rien à l’entretien de ces forêts. La forêt est trop divisée entre les propriétaires et chapeautée par une administration pléthorique héritée de Colbert (1661), d’un temps où elle était une richesse pour l’habitat, les constructions, le chauffage.

D’une manière générale, les mouvements écologistes assimilent toutes les forêts mondiales à un commun vivant dont la production vient après la protection et l’accueil pour une forêt essentiellement publique. Il est certain que dans ce cadre et dans les échanges notamment avec l’ONF et les parties prenantes dont les chasseurs, le bois d’œuvre entre au second plan et donc la construction d’un habitat écologique en bois favorise l’importation de bois apprêté. Ce qui est paradoxal ! La sauvegarde des scieries est absente de la motion EELV de janvier 2020 comme d’ailleurs toute référence à la chasse. Comment peut-on échanger si l’on s’ignore a priori.

Concernant la chasse, chacun admet que les tempêtes de décembre 1999 ont rendu les forêts peu accessibles et ont favorisé la multiplication des animaux, sans prédateur.  Par ailleurs, la chasse est perçue notamment par les écologistes comme condamnable. Reste que, sortant de la forêt, des hordes de sangliers ou de cervidés se retrouvent depuis dans les rues des villages, voire de certaines villes, les cultures et les jardins.

La forêt, parc de loisir protégé ou source de diminution du déficit des exportations

La question est brutale, mais se pose en ces termes aujourd’hui. Non seulement la forêt s’est inadaptée à son exploitation depuis l’après-guerre, et a perdu des milliers d’emplois qu’il faut compenser par des importations (bois d’œuvre, meubles, emballage, etc.) dont il faudrait payer le carbone importé, mais les mouvements écologistes la voit comme un espace commun de vie, accessoirement comme un immense zoo sans barrière où l’économie est absente. La caricature est proche de ne pas en être une. Malheureusement.

La forêt comme l’agriculture sont parties prenantes de l’équilibre environnemental. Les deux sont des acteurs importants de la transition énergétique. Sauf à être décroissant et vouloir revenir à l’ère antérieure à la machine à vapeur, on ne peut qu’admettre que ces deux acteurs sont des industries lourdes, à changement plus lent que produire un vêtement à cahier des charges dans quelque pays du monde que ce soit et de préférence le moins cher.

Les Hommes sont là avec leurs compétences et leurs habitudes. La Terre est là avec ses caractéristiques et ses contraintes de changement environnemental et il faut faire avec pour construire le monde de demain, lui-même en mutation on ne sait vers où, avec une administration trop imbue de ses prérogatives et avec des écologistes dont trop souvent l’objectif à atteindre oublie les étapes nécessaires à franchir, et avec des élus conscients du besoin de leurs administrés et des visiteurs.
La forêt vivra des loisirs et de sa production dans une gestion durable. Il faut faire vite à travailler ensemble. Le changement climatique, les attaques d’insectes, détruisent rapidement les forêts. Comme pour l’agriculture raisonnée, il faut une sylviculture raisonnée qui contribue à absorber du CO2, à produire le bois dont les Français ont besoin et rendre la balance commerciale neutre (y compris en incluant le carbone importé), à fournir des espaces verts de loisir et à stabiliser les animaux sauvages.

Ces quatre aspects de la forêt de demain sont comme … les cinq doigts de la main : indissociables.

Je repars en plongée…

Philippe Cahen
Conférencier prospectiviste
Dernier livre : « Méthode & Pratiques de la prospective par les signaux faibles
», éd. Kawa


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