Journal de l'économie

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La guerre en Ukraine et la sempiternelle chute de Poutine…





Le 23 Septembre 2022, par Roland Lombardi

A chaque difficulté ou revers de l’armée russe en Ukraine, des « experts » nous annoncent que cette guerre sera un fiasco pour Moscou et qu’elle provoquera la chute « prochaine » (annoncée depuis 6 mois) de Vladimir Poutine. Loin de la propagande, de l’euphorie hystérique et convulsive de certains, qu’en est-il vraiment ?

Roland Lombardi est docteur en Histoire, géopolitologue et spécialiste du Moyen-Orient. Ses derniers ouvrages : Poutine d’Arabie (VA Éditions, 2020) et Sommes-nous arrivés à la fin de l’histoire ? (VA Éditions, 2021)


La semaine dernière, l’armée ukrainienne a déclenché une contre-offensive surprise sur le front nord-est du pays. En quelques jours, plus de 6 000 km2 (9 000 selon certains chiffres) ont été repris aux troupes russes, mais également quelques 500 km2 dans la région de Kherson au sud. Cette offensive éclair et son succès spectaculaire, même si elle n’enlève rien au courage, à la motivation et à l’efficacité des soldats ukrainiens, n’aurait cependant jamais pu être réalisée (comme le soulignent les experts militaires les plus lucides à l’instar de l’historien Sylvain Ferreira) sans l’extraordinaire soutien de l’OTAN, sa supervision des opérations, ses équipements et armes ultramodernes (dont quelques-unes, du fait de la corruption endémique en Ukraine, se retrouvent déjà dans la nature alimentant les mafias, le grand banditisme et sûrement les réseaux terroristes de l’ouest de l’Europe…), ses renseignements et ses « mercenaires »/ « conseillers ». En attendant et en dépit des éléments de langage légitimes de Moscou sur son « repli stratégique », le retrait aussi rapide que significatif des Russes de la zone, signe indéniablement leur première grande défaite militaire depuis plus d’une décennie.

Or, est-il besoin de rappeler ce truisme historique qui veut que toute confrontation militaire soit rythmée par des flux et des reflux opératifs et que surtout, la victoire d’une bataille ne signifie pas nécessairement la victoire de la guerre ?

Quoi qu’il en soit, devant cette défaite russe, majeure, il serait stupide de ne pas reconnaître, que les « experts » occidentaux, pris d’un regain d’enthousiasme quasi orgasmique, nous annoncent depuis, et à l’envi, que celle-ci est un véritable « tournant » présageant « la capitulation totale et prochaine de la Russie ». Et c’est le retour du vieux marronnier de ce conflit, la chute prochaine de Poutine, annoncée depuis plus de 200 jours.

La propagande otanienne a repris du poil de la bête et c’est de bonne guerre – si on peut dire – dans la guerre psychologique et communicationnelle en cours.

Les assertions des petits télégraphistes de Washington relèvent aussi et surtout d’un « mantra » ou de la méthode Coué. On ne fait pas une observation sérieuse avec ce genre d’incantations.

Il en va de même de la fameuse « folie » ou « démence » du maître du Kremlin. Pour autant, réduire les intentions d’un dirigeant à sa seule dimension psychologique est une grave erreur et s’inscrit souvent et d’avantage dans une démarche partisane. C’est bien connu, pour noyer son chien on dit qu’il a la rage. Ici en l’occurrence, le « Poutine-bashing » et le reductio « ad Poutinem » ne feront jamais une bonne analyse et n’oublions pas que la haine de son ennemi trouble toujours le jugement…

Et effectivement, on entend beaucoup de bêtises quant aux motivations et aux réactions du président russe. De soi-disant « spécialistes » nous expliquent également que Poutine n’était qu’un piètre officier du KGB, surestimé et secondaire ou qu’il est à présent malade, seul et fou.

Dans la réalité, Poutine est un ancien colonel du KGB qui a été principalement en poste en RDA, dans le cœur même du réacteur nucléaire de la Guerre froide ! Moscou n’y envoyait pas des « incompétents » ou des « pistonnés » (comme certains qualifient le jeune agent Poutine). Surtout que l’ancien « petit voyou de Saint-Pétersbourg » et le jeune officier des renseignements soviétiques était chargé, entre autres et justement, de la guerre psychologique, de la manipulation et du « retournement » des agents étrangers ou des agents doubles ! C’est pourquoi, on ne peut que souhaiter bien du courage à nos pseudos profiler des plateaux TV pour cerner la vraie personnalité de Vladimir Poutine !

Comme je l’explique dans mes deux derniers livres (Poutine d’Arabie et Sommes-nous à la fin de l’histoire, VA Éditions), le président russe a été très bien formé par son agence aux affaires du monde. Depuis 2000, il est à la tête de la Russie dont il a méthodiquement redressé l’économie et surtout redonné toute sa place sur l’échiquier international. Les Russes ne l’oublient pas. Comme ils n’oublient pas son quasi sans faute diplomatique et militaire depuis plus de vingt ans…

Poutine n’est pas un idéologue. Considéré en Russie comme un « centriste », il est certes, un nationaliste qui veut redonner toute sa grandeur à l’Empire mais il est surtout un pragmatique. Toutes les facettes de sa politique étrangère obéissent d’abord à la Realpolitik – que les Européens occultent par idéologie ou vassalisation aux Etats-Unis – et aux seuls intérêts sécuritaires et géostratégiques de la Russie.  

Autocrate décomplexé, souverainiste, patriote voire populiste, le président russe représente donc tout ce dont les élites et les intelligentsias progressistes et mondialistes exècrent.
 
Le début de la fin pour Poutine ?
 
Pour l’heure, Poutine a effectivement verrouillé avec force et habilité le pouvoir et tient son pays d’une main de fer. Les cercles de décisions ont été minutieusement épurés. Il s'entoure depuis longtemps d'un groupe d'oligarques et de conseillers plus ou moins proches : Une centaine de personnes qui concentrent environ 30 % des richesses accumulées dans le pays et qui occupent des postes clés. Depuis la guerre en Ukraine, il a d’ailleurs fini de structurer son autorité au sein du Conseil de sécurité, véritable Politburo moderne. Dans ce sens, il peut s'appuyer sur des réseaux dont la fidélité est éprouvée et notamment sur le « clan de Saint-Pétersbourg », hommes puissants et influents qui l’ont accompagné dans toute sa carrière. La plupart doivent leurs richesses et leur pouvoir à Poutine mais sont étroitement surveillés par les services spéciaux. Même si les oligarques sont aujourd’hui très fortement touchés par les récentes sanctions occidentales, rares sont ceux qui ont pris leurs distances avec le clan Poutine depuis le début de l'invasion de l'Ukraine. Dans le cas contraire, ils sont « écartés » d’une manière ou d’une autre dans la tradition de l’ancestrale culture politique russe…

Poutine est surtout l’archétype du chef d’État retors, stratège, opportuniste… et imprévisible ! Mais encore une fois un réaliste, un véritable « monstre froid » qui sait très bien ce qu’il fait.

Alors oui, le président russe est sûrement paranoïaque. Mais c’est un trait de caractère et un invariant historique et culturel de la mentalité russe, dont l’Empire a plusieurs fois été attaqué par le passé, et qu’il partage avec son peuple. Surtout depuis ces derniers mois avec les réactions hystériques, les sanctions occidentales et l’implication croissante de l’OTAN dans le conflit ukrainien (cf. le traité de Kiev du 13 septembre, prévoyant la mise en place d'un mécanisme obligatoire d'implication militaire des pays de l'Alliance atlantique dans le conflit ukrainien). Tout ceci, entretenu par la propagande du Kremlin, ne fait que confirmer aux Russes que l’Occident est bel et bien le principal danger existentiel pour eux.

De fait, l'Ukraine est devenue la plateforme de combat de l’OTAN contre la Russie, visant à l'anéantissement de la Russie elle-même. Ce constat risque donc, au contraire, de pousser les Russes à faire bloc autour de son président.

Ayant sous-estimé la résistance ukrainienne et surtout l’époustouflant soutien de l’Occident (jusqu’ici, près de 85 milliards d’euros d’aides militaires et autres !), Poutine, peut-être grisé par une décennie sans fautes notables sur les plans diplomatique et militaire, semble être cette fois-ci tombé dans le piège de Washington.

Après les échecs initiaux de son armée en Ukraine et tout en réajustant constamment sa stratégie, le président russe avait plutôt joué la pondération et la retenue, laissant toujours la porte ouverte aux négociations, évitant les pièges et les provocations de l’OTAN, et épargnant le plus possible les civils et les infrastructures vitales du pays. Il jouait incontestablement la montre, en économisant ses forces (avec un effectif réduit de 150 000 hommes) pour grignoter méthodiquement et patiemment les défenses ukrainiennes, tout en misant sur un pourrissement maîtrisé de la situation et la lassitude, quant à leur soutien à Kiev et Zelensky, des Occidentaux.

Or, les derniers revers ont rebattu les cartes. A Moscou, un changement de ton se fait désormais entendre. Si certaines voix appellent encore à l’arrêt de cette guerre fratricide entre Slaves, d’autres plus nombreuses, émanant de la droite et des ultra-nationalistes, critiquent la stratégie actuelle et réclament la destruction totale de l’Ukraine, l’extermination de ses dirigeants, la mobilisation générale ou pire l’emploi de l’arme nucléaire tactique !

Nous n’en sommes pas encore là. A l’heure où sont écrites ces lignes, le front semble de nouveau stabilisé. Les forces ukrainiennes sont forcées de faire une pause opérationnelle après leur fulgurante percée et en prévision d’une probable nouvelle avancée. Mais les Russes, quant à eux, semblent avoir « fixé » les assaillants. Mais dans un premier temps, ils ont également franchi un palier qu'ils s'étaient refusés à dépasser jusqu'ici, en lançant des bombardements massifs et des salves de missiles Kalibr, ainsi que des cyberattaques, afin de détruire des infrastructures stratégiques, plusieurs centrales thermiques et électriques à travers l'Ukraine ainsi que des barrages hydroélectriques. De vastes portions du pays ont été coupées d’électricité (partiellement rétablie depuis), les trains ont été bloqués et internet fortement perturbé. Des comptes-rendus avaient évoqué également des coupures dans la distribution d'eau…

Assurément, Poutine, fragilisé et en difficulté, et qui est très attentif à l’opinion publique russe, se doit de réagir, revoir impérativement la stratégie de son « opération spéciale ». Beaucoup d’observateurs pensaient qu’il allait peut-être « passer à la vitesse supérieure » et « lâcher les chevaux » : l’élimination ciblée de Zelensky et de son gouvernement, frappes générales sur tout le pays afin de le renvoyer au XVIIIe siècle, une mobilisation générale, accepter l’escalade avec l’OTAN… ?

Il n’en est rien pour l’instant. A l’inverse, Poutine, en dépit de ses menaces, semble paradoxalement de nouveau faire le dos rond.
Dans sa déclaration solennelle du 21 septembre, le président russe a d’abord annoncé des « référendums » d’annexion par la Russie, dans les jours prochains, des régions Donetsk et de Lougansk (le Donbass), ainsi que les zones occupées de Kherson et de Zaporojie au sud. Cette sanctuarisation fera que toute attaque contre ces régions constituera une « agression directe » contre la Russie ! Or la doctrine militaire russe prévoit la possibilité de recourir aux frappes nucléaires si des territoires considérés comme russes par Moscou sont attaqués. D’où sa menace « nucléaire », sans jamais citer le terme, qui affole les médias occidentaux et les chancelleries : « Nous utiliserons certainement tous les moyens à notre disposition pour protéger la Russie et notre peuple. Je dis bien tous les moyens ».

Dans le même temps, l’annonce d’une mobilisation partielle de 300 000 réservistes (sur un effectif total de deux millions de réservistes récents, et de 25 millions théoriques) pourrait résoudre le principal problème des Russes depuis le 24 février : leur infériorité numérique.

Ces réservistes seront sûrement employés à la logistique et surtout à la sécurisation, l’occupation et le contrôle de l’Est conquis. Laissant ainsi les forces spéciales et professionnelles préparer une grande offensive d’ici quelques semaines…

En attendant, pour Poutine, il est primordial de ne toujours pas répondre aux provocations de l’OTAN, tout en pariant une nouvelle fois, grâce au fameux « Général hiver », patiemment sur l’épuisement moral et matériel des États occidentaux – qui n’évoquent même plus la voie diplomatique ! – menacés d’inflation, de récessions, de pénuries de gaz et de graves troubles sociaux inévitables à la fin de l’automne et cet hiver… Reste à savoir qui des Russes ou de ses adversaires craqueront les premier…

Bref, il est toujours difficile de prédire la suite des réactions russes à moyen et long terme. Mais il est raisonnable de rester très prudent avec des gens imperméables aux pressions diverses et surtout, adeptes de l’art opératif, de la résilience et de la réadaptation tactique et stratégique permanente et surtout du temps long…

Même si en politique tout est toujours possible, il semble pour l’instant peu probable que Poutine soit destitué. Ne soyons pas dupes, en Russie c’est le FSB qui dirige le pays et jusqu’à nouvel ordre le FSB c’est Poutine ! L’économie russe, bien que malmenée par les sanctions, résiste encore (bonne santé du rouble, bénéfices historiques sur les hydrocarbures…) et les derniers appels au cessez-le-feu des partenaires des BRICS comme la Chine, ne présagent nullement de la fin de leur soutien.

Que cela nous plaise ou non, il faudra se lever de bonne heure pour l’« exfiltrer » du Kremlin ou assister à une « révolution de palais », un coup d’État militaire et encore moins à un grand soulèvement populaire.

Pour autant, le maître du Kremlin ne peut se permettre une nouvelle défaite, il en va de sa crédibilité et de son prestige politique comme de l’éclatement et de la survie de son pays. Car au vu de ce que l’on a pu lire ou entendre dans les médias russes ces derniers jours, ceux qui rêvent d’une démocratie à la Scandinave après une éventuelle chute de Poutine, se leurrent et ne devraient pas se réjouir trop vite. Un départ brutal de l’actuel président russe pourrait bien au contraire nous plonger dans le pire des cauchemars avec des successeurs plus dangereux et une instabilité politique et géostratégique bien plus grave et catastrophique pour la Russie certes, mais également pour l’Europe et le monde…





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