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La lutte contre le cyberdjihadisme, perdue d'avance?





Le 22 Décembre 2020, par Lauria Zenou

À l’aune des récentes attaques survenues en Europe, Christian Chocquet et Éric Delbecque, co-auteurs de l’ouvrage « Quelle stratégie contre le djihadisme ? », ont répondu à nos questions sur le caractère essentiel du cyberdjihadisme dans le recrutement des terroristes. Christian Chocquet est docteur en sciences politiques et Éric Delbecque est analyste des réponses opérationnelles des organisations face à la menace terroriste. Analyse…


En quoi l’imperfection des dispositifs de régulation actuels ne permet-elle pas d’endiguer la cyberpropagande djihadiste ?

Les djihadistes ont analysé beaucoup plus finement qu’on ne pourrait le croire les limites de nos pratiques. Ils savent que les réseaux sociaux sont très difficiles à contrôler, techniquement, mais également juridiquement, car une part importante de l’opinion est réticente à la réglementation de ce que l’on considère comme un espace de liberté. Le concept même de « lutte » dans le cyberespace n’est pas d’une grande limpidité. Toutes les failles sont donc exploitées, y compris l’utilisation du darknet. Mais la principale critique que l’on peut formuler dans ce domaine est la passivité de notre attitude et le caractère essentiellement défensif de nos initiatives. Fermer des sites c’est nécessaire, mais les propagandistes du djihad sont insuffisamment contredits et l’image déformée et haineuse qu’ils donnent de leur religion, toute l’argumentation qu’ils développent pour cultiver la haine et recruter des sympathisants est peu et mal débattue.

Ne pensez-vous pas que lutter contre le cyberdjihadisme ne devrait pas uniquement être un moyen de « lutter contre la haine en ligne », mais contre les réseaux djihadistes en général ?

L’un ne va pas sans l’autre. Les réseaux se construisent sur la haine et la haine est cultivée par des présentations souvent opportunistes de nos propres contradictions. Nous inscrivons notre action contre le terrorisme dans le respect du droit, ils ne manquent pas de ressasser l’illégalité de l’intervention des États-Unis en Irak… Nous payons nos erreurs au centuple, car notre argumentation est inadaptée.

Pensez-vous que l’amélioration du plan Vigipirate doit passer par une sensibilisation au cyberdjihadisme pour les forces françaises du contre-terrorisme ?

Le plan Vigipirate est obsolète et son application se heurte à un écueil majeur que tout le monde fait semblant d’ignorer : il s’agit à l’origine d’élever le niveau de vigilance… mais on l’élève par rapport à quoi ? Il y a vingt-cinq ans qu’il est mis en œuvre sans discontinuer ! Ça n’a plus aucun sens… Les réformettes qui se sont succédé n’ont apporté qu’un peu de confusion avec des appellations de niveau incompréhensibles par le grand public. De toute façon le niveau de vigilance est bloqué à l’avant-dernier niveau de façon quasi permanente. Vigipirate c’est le Minitel de la lutte contre le terrorisme…

Comment analysez-vous le retard français en matière de prévention contre le cyberdjihadisme ?

Il s’agit moins d’un retard que d’un manque de méthode. Toute notre « stratégie » repose sur des mécanismes de réaction : un attentat dans un train ? Sécurisons les trains. Un attentat dans une aérogare ? Sécurisons les aérogares… C’est bien de réagir, mais quand on ne travaille qu’en réaction on perd toute initiative. Dans le cyberespace, nous sommes aussi dans la réaction : nos outils technologiques et les services impliqués sont très opérationnels, mais nous oublions l’essentiel : c’est sur le terrain des idées et de la contre-propagande qu’il faut être présents ce que nous faisons assez mal, car ce n’est pas notre culture.

Alors que l’État islamique est en chute libre, considérez-vous que le caractère polycentrique de son système lui permettra de garder une puissance d’action ou qu’il est plutôt une des causes de son éclatement ?

L’État islamique et son effondrement ont peu de conséquences sur le niveau de la menace terroriste en France. Il en est de même de la guérilla djihadiste au Sahel. Nous avons tendance à agglomérer deux problématiques dont la connexité est sans grande réalité opérationnelle. Ce qui est certain c’est que les zones de djihad dont nous, occidentaux, avons très largement facilité la création, constituent un terreau où viennent s’agréger de nombreux combattants. Ces guérillas prospèrent ou s’affaiblissent sans qu’il y ait des conséquences favorables ou défavorables sur l’état de la menace terroriste en Occident. Ne nous trompons pas : ce qui est en jeu ce n’est pas la menace terroriste, c’est la stabilité du Levant et du Sahel.  




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