Journal de l'économie

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La retraite, comme l’éducation ou la santé, comprises comme un dû gratuit, le travail comme un dû obligatoire





Le 27 Février 2023, par Philippe Cahen

« Heureux comme Dieu en France », affirmaient les Prussiens. Mais les Français sont plus pessimistes que les Afghans. Les signaux faibles ne manquent pas pour démontrer que les Français vivent dans un cocon moelleux financé par la dette, mais ils ne l’entendent pas. Le futur est dans le mur de la dette, surtout n’en parlons pas.


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Bref rappel historique de la retraite

Difficile d’ignorer juin 1936, et le Front Populaire qui instaure la semaine de 40 heures et les deux semaines de congés payés (12 jours et 2 fins de semaine). L’âge de la retraite est fixé à 65 ans en 1945 par ordonnance pour un système par répartition (les actifs paient pour les retraités), puis à 60 ans par ordonnance en 1982 pour 37,5 années de cotisation. À partir de 1993 – réforme Balladur – et devant le déficit du système par répartition, car la durée de vie augmente tandis que le nombre de cotisants par salarié baisse, la durée de cotisation augmente et le montant est calculé pour les salariés du privé des 10 meilleures années de salaires passe aux 25 meilleures alors que les fonctionnaires restent à 6 mois… Parait-il que l’on ne dispose pas de leurs paies passées ?

L’augmentation de la population française de 1945 (40 millions) à 2022 (68 millions) ne change rien au déficit, car le chômage est passé de 3 % en 1968 à un sommet de 13 % en 2016 pour être sous 8 % en 2022. Il y a 10 millions en 2002, 15 millions de retraités en 2022… La France vieillit et fait de moins en moins d’enfants ;  et sa population, hors immigration, entrera en décroissance dans une dizaine d’années. Qui paiera la retraite par répartition ?

Temps de vie plus que temps de travail

Tandis qu’un homme espérait vivre en 1945 en moyenne un peu plus de 63 ans (5 ans de plus pour une femme), en 2022 c’est 79 ans (2,5 mois de vie gagnés chaque année !), près de 86 ans pour une femme. En 2022, l’espérance de vie à 65 ans est de 19/20 ans pour un homme, 23 ans pour une femme.

Un homme mourant aujourd’hui à 80 ans a travaillé environ 40 ans, soit 50 % de sa vie, pour environ 60 % des jours de l’année (donc hors week-end, congés et ponts). Le temps de travail est devenu mineur. On peut le ramener à 30 % des jours de la vie. Les vacances scolaires (2 semaines chaque 6 semaines, 9 semaines l’été) impactent fortement ceux qui travaillent. Le temps pour soi (écran, lecture, activités, sociabilité…) est devenu majeur.

Le temps de travail a donc deux fonctions : être nourricier et être social. La fonction nourricière est majoritaire : travailler pour vivre. Or vivre en 2022 n’a pas les mêmes exigences qu’en 2000, qu’en 1968 ou en 1945.

La fonction sociale est très importante, car elle crée le lien quotidien et sa situation dans sa sociabilité. Elle est au cœur de la rencontre de l’autre. Sauf qu’avec les 35 heures, les 5 ou 6 semaines de congés payés et les ponts, la vie sociale du salarié se fait dans ses centres d’intérêt loisirs, sports, associations… Il existe une vie à côté du travail. Sans compter la vie privée qui se répand au travail avec les messages via Internet, sur téléphone ou ordinateur.
S’ajoute pour une part des emplois tertiaires le télétravail qui ne fixe plus le lieu de vie comme un impératif. Et par ailleurs, la facilité des déplacements, quand bien même ils sont longs, favorise un habitat de plaisir, versus un habitat contraint. Aujourd’hui, l’habitat et les transports sont les premiers budgets des ménages. L’alimentation vient ensuite. Elle pesait 29 % de la consommation en 1960, 17 % en 2019, le logement est passé de 24 % à 31 %.

Temps de loisirs et temps de retraite

La hiérarchie du temps de vie, du budget de consommation, a totalement changé notamment depuis 2000. Prendre l’avion est moins cher que prendre le train, faire une croisière aux Caraïbes est accessible à tout un chacun et les hypermarchés proposent chaque jour (oubliant leurs promesses d’économiser le carbone) des semaines « all included » moins chères que rester chez soi, les doigts de pieds au soleil sur la plage.

Bref, la vie à côté du travail est jouissive. Autant en profiter tant qu’on a la forme ! La retraite à 62 ans c’est mieux qu’à 64 ans, et 60 ans mieux qu’à 62 ans et ainsi de suite. 1,7 cotisant pour un retraité ? Yakafokon. La faiblesse en économie des Français cache l’inconscience et le « quoi qu’il en coûte » n’a pas aidé à comprendre des chiffres basiques. Nos voisins sont surpris et s’interrogent comment nous avons pu avoir en 2021 un prix Nobel d’économie (Esther Duflo, et surtout pas Duflot), il est vrai sur la pauvreté. La vie est trop courte pour être gâchée. D’autant que pour la première fois depuis plus de dix ans, il est aisé de changer de travail : ces centaines de milliers de postes sont à pourvoir ! Donc la pression est sur les salaires, pas sur l’emploi.

L’éducation gratuite… pour un temps déterminé

Les Français vivent dans un cocon moelleux et effectivement « heureux comme Dieu en France » même si l’on n’est pas croyant ! L’école est gratuite.

Gratuite et obligatoire. Pour la suite, environ 90 % d’une classe d’âge a le bac en 2022. Cela devrait améliorer les compétences et les rémunérations au travail. Les droits de scolarité en licence sont de 170 euros. Autant dire quasiment gratuit. L’ascenseur social devrait être évident, mais tant d’étudiants poussent à une surenchère de diplômes. La licence d’aujourd’hui est le bac d’hier, le brevet d’avant-hier. Le droit d’entrée en master est de 243 euros. Toujours un montant faible.

De 2,2 millions d’étudiants autour des années 2002/2010, il y en a 3 millions en 2022 y compris 400 000 étudiants étrangers, donc 2,6 millions de Français. Ce chiffre qui devrait nous mettre en joie cache une réalité moins rose, car dans l’enseignement supérieur la France est mal classée sur le plan international par son déficit de personnels qualifiés et sa trop faible ouverture sur le monde extérieur.
L’éducation gratuite c’est bien (quoique l’étude Pisa – donc étude OCDE – est très inquiétante pour la France), mais une université un peu plus chère améliorerait l’enseignement. N’oublions pas que nos récents prix Nobel (sauf en littérature) ne travaillent pas en France. Bref, la France compte de nombreux diplômés dévalués qui sont les ferments d’une crise sociale. Accessoirement, les comparaisons avec nos voisins mettent en lumière une administration pléthorique qui pourrait être diminuée de 10 %, et améliorer le salaire des enseignants, sans nuire à son fonctionnement, au contraire.

Or l’éducation est finalement gratuite pour un temps déterminé. Ou plutôt, la formation de base est faite pour un temps déterminé. Si jusque les années 80/90 on était formé à vie dès 20 ou 22 ans, aujourd’hui il faut imaginer changer de métier au moins trois fois dans sa vie. Il faut donc se former tout au long de la vie. Culturellement, c’est un changement de paradigme (même à 40 ans de travail, certains brandissent leurs diplômes) d’autant que l’on attend tout de l’éducation nationale : lire et compter – ce qui est loin d’être le cas en 6e, déléguer le bien vivre – on oublie le rôle des parents, apprendre un métier. La délégation de responsabilité à l’Éducation nationale entre dans ce cocon : « je paie des impôts donc j’ai droit à… ». L’oubli de ses devoirs est criant et la nécessité de formation tout au long de la vie est du registre de la responsabilité de l’individu accompagné par son entreprise. Il faut sortir de son cocon.

La santé quasi gratuite

Là aussi la « carte verte », la carte Vitale, est un sésame de gratuité… apparent, car la France est championne du monde des prestations sociales en y consacrant le tiers de son PIB en 2020, contre 15 % en 1959. La Sécu cumule les déficits et l’accélération des dépenses de santé est sans fin avec une population vieillissante, la multiplication des ALD (affections longue durée) et les progrès de la médecine. Tant mieux pour tout cela, mais ce sont essentiellement les salariés et les entreprises qui financent par leurs cotisations, pesant sur les prix de vente de leurs produits et notamment sur la faiblesse industrielle de la France.

Or le reste à charge (96 % des Français ont une complémentaire santé), ce que paie finalement le consommateur est en 2018 au plus bas en % : 7 % (un coût de 3 037 € par Français en soins pour 214 € de déboursé), contre 9,2 % en 2009. La santé est elle aussi dans un cocon : « je paie donc j’ai droit ». Or avec des soignants relativement de plus en plus mal payés, la qualité des soins finit par baisser. Comme pour l’université, il faut accepter de payer plus et diminuer les administratifs de la santé (administration diverse et hospitalière) de 10 % pour revenir au niveau des pays voisins et embaucher des soignants en les payant mieux. Si ce propos est reconnu des experts du domaine (y compris des députés), rien n’est mis en œuvre et la santé « gratuite » est la règle voire élargie en optique et dentaire.
Même si anecdotiquement (car les sommes en fraudes ne feront pas disparaitre le déficit chronique) il circule plus de Cartes Vitale que de Français.

Éducation gratuite, santé gratuite… retraite gratuite

Éducation gratuite, santé gratuite et donc retraite gratuite ! Le Français est une cigale et Dieu qui vit en France y pourvoira.
Il y a dans notre pays une profonde erreur de logique qui conduit les gouvernements successifs depuis 50 ans à prioriser l’État cocon en déresponsabilisant les Français.

Prenons un exemple simple. L’essence est chère. En 2022, l’État finance son blocage de prix (et TotalEnergies y contribue) dans une logique financière, pas celle de la lutte contre la production de CO2 qui eut été à minima d’encourager le covoiturage. Chaque Français en profite. Dans un second temps pour 2023, l’État offre une indemnité carburant de 100 € par personne pour les revenus modestes ayant besoin de leurs voitures pour travailler. Dans le premier délai fin février, la moitié des éligibles l’ont demandée. Aller sur le site des impôts ou téléphoner est devenue trop compliqué ? Donner (l’État cocon et distributeur) est plus simple que demander (l’acte individuel) ?

Égalité et équité

La gratuité même apparente est entrée dans une logique bien française. Avez-vous regardé au dos de votre ordonnance combien d’honoraires vous versez à votre… pharmacien ?

Le débat sur la retraite est un débat sur le travail, sa durée, sa pénibilité, ses absences pour toutes causes, son intérêt, son épanouissement, mais aussi son temps de transport, sa vie familiale, son stress, etc. Mais aussi un débat sur la gratuité de la retraite. Sur le dû. Et sur la fonction sociale comme le bénévolat, l’aidance… Ces 40 ans de vie où l’on travaillera dominent les 40 ans de vie où l’on n’aura pas de salaire pour un homme, près de 50 ans pour une femme. La retraite, ou tout au moins sa rémunération doit être construite au-delà du temps de travail.

Si l’on accepte que le temps repartît en 3 temps enfance, travail, retraite sont dépassés, il faut construire ce fameux temps de retraite et le montant de cette retraite de manière différente que celle en vigueur aujourd’hui qui ne fonctionnera plus avec le déclin
démographique a venir.

Mais le mur approche et les revendications veulent foncer dedans.
Faut-il continuer à ressentir les dépenses d’éducation, de santé, de retraite comme gratuites. Le choix personnel, le mérite personnel, la vie personnelle en sont absents.

Pourtant, « la cigale a chanté tout l’été », chacun peut vivre à sa manière. L’égalité universelle n’a pas lieu. L’équité universelle si.
 

Je repars en plongée…
 
Philippe Cahen
Conférencier prospectiviste

Dernier livre : « Méthode & Pratiques de la prospective par les signaux faibles », éd. Kawa


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