Journal de l'économie

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La revanche des petits





Le 4 Décembre 2023, par Daniel Monforte

Dans un monde où les conflits géopolitiques redessinent constamment les cartes du pouvoir, Daniel Monforte, auteur de "Comprendre l'imbroglio syrien", nous offre une analyse éclairée et indispensable. À travers cet article, il explore avec finesse les dynamiques complexes des guerres actuelles, révélant leur impact sur l'équilibre mondial. Daniel Monforte, reconnu pour sa compréhension profonde des enjeux au Moyen-Orient, démontre comment ces conflits, bien que variés, convergent vers une remise en question de la suprématie américaine. Son approche unique mêle expertise régionale et perspective globale, offrant aux lecteurs une compréhension nuancée des forces qui façonnent notre monde.


            Plusieurs foyers de guerre actuellement émeuvent tout particulièrement l’opinion. Les causes des uns et des autres ont tout pour attirer l’empathie, susciter la révolte et les passions. Ces foyers paraissent disparates, tout autant éloignés par les causes de leur déclenchement qu’ils ne le sont par l’éloignement géographique.
            Il n’en est rien. Ce à quoi nous assistons dans le monde est un bouleversement des équilibres. D’un paradigme fantasmé en sens de lHistoire, qui a fait penser à certains qu’il nous conduisait inéluctablement à un hégémon mondial, puis gouvernance mondiale, nous assistons actuellement au basculement vers tout autre chose. Cette fin de l’Histoire, dont l’avènement était décrit inéluctable par les uns, souhaitable par les autres, le sera peut-être un jour. Mais l’éradication des quelques derniers foyers de résistance locale, nécessaire à sa réalisation, ne se déroule pas comme prévu. C’est en ce sens que la prédiction pourrait bien être remise à plus tard.
            Les petits poissons rechignent parfois à se faire manger par le gros. En certaines circonstances ils parviennent à se regrouper pour donner l’illusion de former un ensemble plus gros que le prédateur. Ils le repoussent et le banquet est remis à de lointaines calendes.
 
            C’est en ce sens que les divers conflits actuels peuvent se comprendre. Ils ont tous un point commun. La contestation de la domination américaine sur le monde. La revanche des petits, qui ici et là disent non jusqu’à l’obstination, a ceci de nouveau que la puissance américaine face à elle n’est plus en mesure de dicter sa loi.
            Le basculement ne se fait pas un beau jour, comme un État que l’on renverse, un territoire national qui est ravi à une nation. Il se fait sur le temps long. Dernier temps fort de la domination américaine, le printemps arabe a été mené il y a quinze ans vers ce sens imaginé de l’Histoire. Les cartes étaient rebattues, les pouvoirs redistribués au détriment des grands blocs passés. Les empires néocoloniaux européens ou postsoviétiques étaient gentiment invités à céder la place à de nouveaux pouvoirs. Les Frères musulmans, qui sont eux aussi des mondialistes à leur manière, prenaient un temps la place ici ou là, pour in fine placer tout un continent en cette direction d’une humanité mondialisée.
            Le remodelage de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient fut toutefois une réussite mitigée. Les Américains n’ont pas maîtrisé la situation comme certains stratèges l’avaient imaginé[1]. Dans certains cas, les victoires militaires se transformèrent en déroutes économiques ; la greffe du modèle démocratique américain aboutit au chaos. De ce chaos n’a pas émergé l’ère heureuse de la démocratie mondialisée. La haine anti-occidentale s’est, au contraire, cristallisée. La revanche des petits contre l’hégémon américain devenait envisageable.
 
            Parmi ces petits, l’Iran compte parmi les plus farouches adversaires de Washington. Son engagement récent auprès du Hamas est un des signes du basculement. Cette entité militaire est initialement une émanation des Frères musulmans. Être soutenue à la fois par des puissances sunnites d’une part, et maintenant chiites d’autre part, la place de fait dans une coalition des islamismes face au sionisme d’Israël. L’objectif politique derrière l’attaque du 7 octobre dernier a été de choquer les esprits pour relancer une guerre qui s’essoufflait. Les succès diplomatiques récents de la Chine dans le rapprochement israélo-arabe sont ainsi mis à mal. Mais ce recul n’est manifestement pas du fait de l’adversaire américain. Washington tenait son pouvoir d’influence dans la région par sa bonne relation avec les deux parties. Le Hamas devenu une milice surpuissante militairement, au point de pouvoir rivaliser avec l’armée d’un État, échappe maintenant pour partie à l’influence américaine. D’autant plus dans le contexte où sa relation avec le contrepoids de Riyad s’est dégradée. Le Qatar joue en la circonstance le double jeu de la médiation. Cette négociation se joue en concertation avec Washington, mais on voit que la puissante Amérique a perdu de son pouvoir d’arbitrage. L’appel de Xi-Jinping à ce que le président français joue un rôle est un signe de plus de ce basculement. La France, dans le monde multipolaire que la Chine promeut, est invitée à prendre sa place. Au détriment des États-Unis et de l’UE. Libre à elle de la saisir ou de persister à la négliger.
            L’issue prochaine de cette guerre n’affaiblira en rien le sursaut d’un islam politique revigoré dans son dessein d’éliminer Israël. Aucun camp ne vaincra. Les têtes du groupe islamiste pourront bien être coupées, d’autres prendront la place. Israël ne sera pas non plus en recul. Seule la paix aura reculé. Une guerre de plus pour rien, diront certains. Non, une bataille pour relancer une guerre de Cent Ans. Une guerre pour donner un sang neuf au refus de l’existence d’Israël dans un contexte où les principales puissances arabes avaient enterré la hache de guerre depuis un certain temps déjà. Dans ce monde multipolaire qui émerge de plus en plus face à l’hégémon mondial, le projet islamiste a souhaité par le 7 octobre s’imposer durablement comme un de ces pôles. 
 
            En Europe orientale, la revanche des petits s’exerce aussi. La Russie avait déjà montré en Syrie qu’elle ne consentait plus au recul de sa sphère d’influence. Après deux coups d’État pro-occidentaux, un vaste plan d’aide économique qui a extrait le pays de la Communauté Économique Eurasiatique, la main mise de fonds américains sur ses plaines céréalières et la stigmatisation des populations russophones à l’Est, l’Ukraine est le foyer de guerre chaude de cette revanche. Avec un PIB inférieur à celui de la France, et surtout plus de dix fois inférieur à celui des États-Unis, la Russie n’est plus une grande puissance. Elle a montré pourtant qu’elle peut jouer son rôle et dire non à la puissance de l’hégémon mondial. L’échec cuisant de la contre-offensive ukrainienne au printemps dernier a été la consécration de la supériorité militaire russe. Laquelle s’exerce principalement dans le domaine aérien. Depuis, l’entêtement occidental à ne pas appeler à un armistice n’a de sens que pour cacher qu’il s’agirait d’une capitulation. Cette posture politique, au-delà d’être une imposture, est indéfendable d’un point de vue moral. Pour la simple raison que des hommes meurent par milliers, pour une cause qui n’est pas gagnable.
            La déroute de la puissance de feu de l’OTAN en Ukraine est un autre signe de déclin. De ce basculement, et de la revanche des petits. La problématique américaine actuellement se cantonnera à trouver en ces confins de l’Europe une sortie de crise honorable. Un armistice qui permettra de donner à l’opinion publique lillusion qu’il n’est pas reddition en rase campagne.
           
            L’Économie est une des dimensions d’exercice de l’hégémonie mondiale. Solidement fondé sur le dollar comme monnaie de réserve en lieu et place de l’étalon or, le trésor américain fait sa loi sur les marchés depuis quatre-vingts ans. Au point d’étendre le droit américain ensuite à l’extraterritorialité, cette ingérant et honteuse possibilité de sanctionner les entreprises étrangères où qu’elles commercent. Cette suprématie de la monnaie américaine va bientôt prendre fin – sans doute d’ailleurs est-ce pour partie déjà le cas, à en juger par la résilience de l’Économie russe pendant ces deux années de guerre et de sanctions. Les BRICS, conglomérat de petits revanchards, s’organisent tranquillement, méthodiquement, et avec la plus grande détermination. En attendant une monnaie de réserve alternative qui est pour l’instant un panier de devises, nombre de pays commercent maintenant en yuans. Le signe de ce basculement inéluctable est que ces pays comptent de plus en plus d’alliés historiques de Washington. Non des moindres, l’Arabie saoudite, pour qui le pacte de Quincey semble comme en suspens. En attendant plausiblement d’appartenir à l’Histoire.
 
            Autre aspect de la guerre économique, les terres rares vont être l’objet d’un conflit impitoyable entre Pékin et Washington. Il n’échappera à personne qu’elles sont indispensables au secteur de l’électronique, mais aussi de la transition écologique. Elles sont un enjeu stratégique de première importance puisque la production des véhicules électriques, des ordinateurs, des éoliennes, ou encore des téléphones portables lui est assujettie. Les réserves mondiales sont inégalement réparties. De la Mongolie à Taïwan, le sous-continent chinois a la main sur l’essentiel de la production et sa pensée stratégique a été jusqu’à prendre en 2017 le contrôle du site de Mountain Pass en Californie, le seul gisement américain.
            On voit que dans ce domaine encore, une gouvernance mondiale n’est pas pour demain. L’extraction de ces terres et métaux rares étant extrêmement polluante, Pékin avait fait savoir il y a vingt ans qu’elle réduirait sa production pour ne pas avoir à supporter seule les conséquences écologiques des besoins mondiaux. L’hégémon occidental avait pu condamner la Chine en 2011 pour cette décision souveraine, par le biais de l’OMC. Les temps ont changé ; il est vraisemblable que Pékin va désormais délibérer de ces questions à l’avenir. Car en cette instance internationale aussi, la main américaine est en recul.
 
            Bien que bientôt première puissance mondiale, la Chine n’en est pas moins elle aussi un ancien petit. Après avoir été empire omnipotent, elle a connu deux siècles d’humiliation et de soumission à l’Occident. La Chine éternelle construit depuis sa revanche. Son retour au premier rang du monde, avec méthode et détermination. Et si Washington est conscient du fait, il est impuissant à l’empêcher.
            Une puissance émergente en passe de devenir plus forte que la précédente, c’est un peu le fils qui tue le père, une vulgaire querelle de mâles dominants pour le contrôle de la meute. Laquelle ne dégénèrera pas en conflit militaire frontal pour la seule raison de la dissuasion nucléaire. Dans ces conditions le combat est déporté en de multiples conflits locaux. L’Ukraine en est un. Le réveil du conflit israélo-palestinien en est un autre. De même que l’Artsakh, le Yémen, Taïwan bientôt, ainsi que différentes révolutions de palais en Afrique noire.
            Dans ces différentes circonstances, c’est chaque fois deux visions du monde qui s’affrontent. L’ancienne, celle de Washington et du Forum de Davos, est le projet d’une gouvernance mondiale. Celle que souhaitent la Chine et les BRICS avec elle est au contraire le retour à un monde multipolaire, en lequel des puissances moyennes, locales, auront leur carte à jouer.
 
            Sur chacun des fronts détaillés ici le basculement se confirme. C’est un monde multipolaire qui l’emporte partout. L’avenir appartient aux puissances moyennes qui consentiront à s’entendre avec le futur grand patron du monde. Les États-Unis, avec leur autosuffisance énergétique assurée par les hydrocarbures dits de schistes, nauront bientôt plus que ce seul atout dans leur jeu. Ils seront relégués au deuxième rang, contraints à prendre leur juste part de cette multipolarité.
           
 

[1] Nouveau siècle, nouveaux enjeux, in Comprendre l’imbroglio syrien, D. Monforte, VA éditions 2023.




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