Journal de l'économie

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Le monde d’hier et celui de demain.





Le 2 Avril 2020, par Nicolas Lerègle

Quand le candidat Emmanuel Macron nous expliquait qu’avec lui le monde d’avant, celui en vigueur en 2017, allait laisser la place à un monde nouveau, le sien né avec son élection on pouvait se dire pourquoi pas. Un peu plus de deux ans après nous savons que le nouveau monde ne s’est pas révélé comme attendu. Cela était vrai jusqu’à ce que le coronavirus vienne s’insérer dans notre société autant que dans nos corps. On peut raisonnablement se demander s’il ne va pas y avoir, effectivement, un avant et un après le coronavirus et si nos droits et libertés seront inchangées à la sortie du confinement dans lequel nous sommes tenus.


En Israël, en Chine, en Hongrie pour ne citer que quelques exemples la crise du Covid-19 a été l’occasion d’expérimenter ou de mettre en place des moyens de contrôle des populations tout-à-fait orwelliens. Il faut bien reconnaitre qu’avec nos attestations en papier nous faisons pâle figure par rapport à l’utilisation qui a été faite et qui continue à être faite des téléphones portables dans certains pays pour s’assurer que les citoyens respectent scrupuleusement les consignes qui leurs sont données. On conviendra qu’il est rare qu’un pays se prive, après une crise, de l’usage d’outils dont l’efficacité a pu lui être démontré et qui peuvent avoir d’autres usages où le sécuritaire se substitue au sanitaire.

Le monde d’avant rappelle le monde d’hier de S Zweig. Un monde où la technologie était encore suffisamment distante et maitrisée pour ne pas donner de raison d’en douter et refuser de les adopter. Un monde où le bien-vivre en société n’était pas égalitaire car reposant sur des classes sociales très stratifiées, comme c’est le cas aujourd’hui. Un monde où l’idéal démocratique pouvait se heurter au populisme et au nationalisme de certains ne demandant qu’à s’imposer. Un monde où les frontières étaient marquées, mais qui avait pour sous-titre « souvenirs d’un européen » témoignant d’un idéalisme dépassant justement le nationalisme. Un monde où la propagande savait distiller le vrai, un peu, et le faux, beaucoup, pour faire son lit dans les opinions publiques. On pourrait multiplier les analogies et considérer que le monde d’avant et le monde d’hier sont très similaires.

Le coronavirus, comme un conflit militaire auquel il est souvent assimilé, nous a peut-être fait basculer dans le monde qui suit. Que la norme soit militaire ou sanitaire peu importe elle sert de raison à la mise en place de politiques étatiques restreignant, pour un temps (ou longtemps telle est la question), nos libertés publiques et citoyennes avec le concours de technologies que nous supposions attentatoires à notre vie privée ce qu’elles se révèlent bien être.

Le monde de demain, celui que nous allons connaitre quand le confinement ne sera plus de mise et le coronavirus un souvenir du passé que sera-t-il ?
Un monde où l’orthodoxie budgétaire, malmenée pendant quelques mois, devra de nouveau être rétablie et ce « quel qu’en soit le prix » avec pour louable préoccupation affichée la sauvegarde de l’économie nationale.

Un monde où l’inconscient collectif est disposé à accepter au nom de l’intérêt général de fortes restrictions à ce qui étaient, il y a encore peu, des libertés individuelles ou collectives. Les débats en cours autour de l’utilisation des possibilités offertes par les téléphones portables pour localiser les personnes contaminées sont intéressantes dans une optique de santé publique mais peuvent laisser augurer d’utilisation beaucoup moins anodines comme celles qui se dessinent en Chine.

Un monde où les fake news et théories complotistes, avec tout ce qu’elles peuvent avoir comme relents nauséabonds, séduisent de façon massive une population. Quand plus d’un tiers des français est persuadé que le coronavirus est une arme inventée de toutes pièces on est, en effet, en droit de s’inquiéter sur la perméabilité des esprits mais aussi sur l’efficacité des réseaux sociaux pour modeler des opinions.

Un monde où des partis et politiciens n’hésitent pas à surfer sur les peurs primales pour faire valoir leurs idées. Au temps de la peste noire il était de bon ton de trouver des boucs émissaires en la personne des communautés juives. Près de sept cents ans plus tard certains propos de Soral, Collard ou autres n’en sont pas très éloignés, à croire que le Chinois consommateur de pangolin des débuts est trop loin et qu’il est plus commode de pointer des responsables de proximité.

Un monde dans lequel l’idée européenne en a pris à la fois un coup mais peut-être aussi un rebond. Un coup car, dans un premier temps, le réflexe de se refermer sur soi a pris le pas sur toute autre attitude. Un rebond car on s’aperçoit aussi que les mieux armés pour répondre à des crises de cette nature sont les grandes puissances avec lesquelles seule l’Union Européenne est à même de lutter à armes égales pour peu qu’on accepte de s’en donner les moyens.

Un monde qui semble faire table rase des alliances stratégiques du passé pour voir celles-ci remplacées par une dynamique nationaliste guidée par le principe « la raison du plus fort est toujours la meilleure ». Il suffit d’observer la politique actuelle des États-Unis pour se rendre compte que cela est déjà le cas et se dire qu’un pays comme la France, seul, ne peut pas rivaliser.

En somme un monde on ne peut plus fragilisé comme si le virus ne s’était pas simplement attaqué aux hommes mais aussi à l’organisation sociale rendant celle-ci potentiellement perméable à des influences remettant en cause un modèle démocratique.

Ce qui est à craindre c’est qu’à la crise sanitaire succède une crise politique portée par les seuls partis à même de tirer profit de cette situation. Il en a toujours été ainsi, la faiblesse sociale entraine un besoin instinctif de force et d’ordre sans toujours mesurer les conséquences de tels choix. Et l’expérience et l’Histoire montrent que ces partis aux extrêmes de droite comme de gauche, une fois arrivés au pouvoir, mettent en œuvre tous les moyens possibles pour y rester, la Pologne, la Hongrie, sont là, à nos portes, pour en témoigner. Il est donc particulièrement important que le gouvernement prenne conscience de ce risque et adapte sa communication de crise en conséquence pour ne pas entrainer le pays dans un monde de demain qui serait un abîme. C’est aussi cela un des enjeux essentiels de cette crise et de sa sortie. 
 


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