Journal de l'économie

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Le renouveau du Plan Calcul





Le 14 Avril 2022, par La Rédaction

« N’ayons surtout pas peur de faire comme eux ». Que la France et l’Europe fassent comme les USA ou la Chine, qu’elles lancent leurs politiques industrielles ! Face à un monde en constante évolution il n’est jamais trop tard. Tirons les leçons de nos erreurs et saisissons les prochaines opportunités.
Maurice Allègre, haut fonctionnaire, croit en la souveraineté technologique française. Chargé du Plan Calcul, il nous partage la raison de l’arrêt de ce programme et nous invite à rebondir grâce à d’autres domaines comme les composants électroniques numériques.
Il répond à nos questions à la suite de la sortie de son livre « Souveraineté technologique française, Abandons & Reconquête » (VA Éditions).


Le plan calcul était-il le premier projet de politique industrielle ?

Pas vraiment dans la mesure où l’Etat était déjà intervenu en soutien d’opérations industrielles : aéronautique, pétrole, atome sont par exemple de très belles réussites en matière de politique industrielle. Mais, dans chacun de ces exemples, existaient déjà de très solides points d’application – à forte participation étatique – qu’il s’agissait de renforcer en les accompagnant sur le long terme. Bien au contraire, l’informatique était une technologie très récente en laquelle bien peu croyaient et il n’existait dans ce domaine aucune structure comparable à Sud-Aviation, Compagnie Française des pétroles ou EDF/CEA. Il fallait partir de quasi-zéro du côté des industriels comme du côté de l’Etat.
 
De là résulte l’originalité de la formule du Plan Calcul décrite dans le livre "Souveraineté technologique française " : création d’une filiale commune – Compagnie Internationale pour l’Informatique / CII - entre les deux plus grands groupes d’électronique français Thomson et CGE + convention pluriannuelle Etat/CII de financement des recherches de la CII. Objectif : création d’une véritable industrie de l’informatique française puis européenne. Création ad hoc d’une « administration de mission » - le Délégué à l’informatique - pour superviser l’ensemble. J’ai eu l’honneur d’occuper ce poste de 1968 jusqu’à la fin brutale en 1974.
 
La vie allait être très dure en face de la domination sans partage exercée mondialement par IBM mais deux conditions étaient nécessaires – mais pas suffisantes – pour la réussite :  que tout le monde tire la charrue dans le même sens et en bonne entente et que l’effort soit poursuivi pendant longtemps avec une grande persévérance. Or c’est tout le contraire qui advint : au lieu de s’entendre pour soutenir leur filiale commune CII, ses deux actionnaires devinrent les meilleurs ennemis du monde et l’un d’eux choisît délibérément CII comme champ clos pour y défaire son adversaire. Puis l’Etat changea brutalement de politique et les défenseurs/créateurs d’une industrie européenne de l’informatique furent balayés sans appel. Il est dangereux d’avoir raison trop tôt !

Pourquoi le Plan Calcul a-t-il réellement été abandonné ?

Il a été supprimé d’un trait de plume par Giscard d’Estaing qui jetait au panier 8 ans d’efforts accomplis par les équipes et d’argent budgétaire (aux frais des contribuables) dépensé par l’Etat en financement des travaux de recherche. Pourtant, le Plan Calcul avait réussi dans la mesure où le programme fixé (gamme d’ordinateurs IRIS) avait été réalisé et où Unidata, association intime entre CII et les branches informatiques de Siemens et de Philips, avait été créée plus d’un an auparavant et avait pris un bon départ en vue de devenir un jour « l’Airbus de l’informatique », selon la formule consacrée. Certes, Unidata en 1974 n’était pas encore à l’équilibre financier (comme c’est le cas aujourd’hui pour beaucoup de startup qui mettent du temps à quitter la zone rouge) et il allait falloir lui assurer un soutien financier assez long de la part des deux gouvernements français et allemand.
 
Au demeurant, Airbus et Unidata étaient pratiquement contemporains et créés sur le même modèle d’association intime destinée à se transformer ultérieurement en société unique, comme expliqué dans le livre. Seulement, le premier a merveilleusement réussi et le second a été torpillé dans l’œuf en 1974. Pourquoi la France s’est-elle encore une fois livrée à son sport favori : se tirer une balle dans le pied ?
 
Parce que Monsieur Ambroise Roux, Président du groupe CGE et considéré comme le « parrain » de l’industrie française, n’a pas vu l’intérêt de l’informatique et a subordonné toute son action à la réalisation de son ambition égoïste : prendre le contrôle du groupe Thomson, son partenaire au capital de CII et néanmoins devenu son grand rival. Thomson, désigné comme leader pour la conduite de la CII, avait de plus l’outrecuidance de vouloir concurrencer la CGE en se lançant dans les centraux téléphoniques, chasse gardée de Roux sur ce juteux marché des télécoms. Dès lors, Thomson devenait l’adversaire à abattre par tous moyens et le président de la CGE porta son attaque sur le programme le plus délicat et le plus en vue porté par Thomson : le Plan Calcul. Il entreprit une violente et habile campagne de dénigrement à l’encontre de la CII, dont il était pourtant actionnaire pour près de 50 %, lui causant en particulier le plus grand tort auprès de ses clients !
 
Le Président Pompidou, qui connaissait et appréciait l’industrie, avait été le très ferme soutien du Plan Calcul. Sa mort brutale, la période électorale et l’arrivée de Giscard, qui ne s’intéressait pas vraiment à l’industrie, voulait un Etat moins interventionniste et redoutait de collaborer avec les allemands offraient à Roux une occasion unique pour développer ses grands talents d’influenceur tous azimuts. Et c’est ainsi que, à peine installé à l’Elysée, Giscard décidait un complet changement de stratégie : arrêt complet du Plan Calcul, phagocytage (en vue de son extinction) de la CII par Honeywell - Bull qu’on faisait passer pour français alors qu’il n’était autre qu’une filiale d’Honeywell. CGE négocia avec Honeywell de très savants camouflages qui ne parvinrent pas à masquer le fait qu’Honeywell était le seul maître à bord.
 
Curieuse façon de lutter contre la domination américaine : en confier le soin à un américain !
Comme prévu, cette opération contre nature a lamentablement échoué : ce fut la longue et très coûteuse pour le contribuable descente aux enfers de Bull.
 
Curieux comportement d’un Président qui prétendait être un grand européen : torpiller l’embryon d’un possible airbus de l’informatique au profit d’une « solution américaine ».
 
Malheureusement, Ambroise Roux sût vraiment se montrer très convaincant.

Aujourd’hui, pourrions-nous relancer un équivalent du plan calcul ou bien la présence des big tech rend-elle notre souveraineté numérique difficilement atteignable ?

Malgré les retards flagrants dus aux erreurs passées, il ne faut jamais désespérer de pouvoir acquérir une position mondiale dans un domaine où la technologie évolue aussi rapidement que l’informatique. Il faut pour cela disposer d’un écosystème de sociétés compétentes et réactives. La frenchtech et ses homologues européens sont en cela de bon augure mais il faut maintenant passer à la vitesse supérieure et saisir l’occasion d’un prochain grand virage technique (tel que l’intelligence artificielle ou la cybersécurité ?) pour revenir dans la course.
 
Malheureusement, nous venons probablement de rater encore un virage fondamental pour l’informatique de demain : le cloud est américain et les GAFAM s’y sont taillé la part du lion. Comme l’explique mon livre, cette situation est aussi et peut-être même plus dangereuse aujourd’hui que ne l’était il y a un demi-siècle la gamme 360 d’ordinateurs d’IBM que la gamme Iris de CII devait combattre. Il faut absolument aider notre champion national OVH – le seul européen d’une certaine taille – à fédérer les équipes européennes compétentes afin de ne pas perdre le contact.

La souveraineté technologique est-elle possible à l’échelle d’un État comme la France ou bien l’Europe devrait-elle prendre la main sur ce projet ?

Il faut clairement que tout le monde s’y mette, les Etats comme les instances de l’Union européenne. Les règles du jeu sont à définir ainsi que les méthodes de travail. Depuis peu, un vent nouveau souffle et montre que l’Europe veut enfin sortir de la naïveté prolongée qui lui a coûté si cher, notamment en matière industrielle. Quelques Commissaires tels que Thierry Breton font un travail remarquable qu’il faut encourager.
 
Certains sujets, du fait de leur importance stratégique et de la lourdeur des investissements nécessaires, sont obligatoirement à traiter à l’échelle européenne. Je n’en citerai qu’un – largement traité dans mon livre – les « composants électroniques (puces) numériques » qui finissent par concentrer tous les savoirs dans tous les domaines.
 
Il est urgent et essentiel de lancer des politiques industrielles dans différents secteurs judicieusement sélectionnés. Les autres blocs (USA, Chine, etc.) le font avec succès. N’ayons surtout pas peur de faire comme eux.

Maurice Allègre, haut fonctionnaire, Délégué à l'informatique sous Giscard et Debré, chargé du Plan Calcul est l'auteur de "Souveraineté technologique française, Abandons & Reconquête" (VA Éditions)



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