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Marc Lazar : « La peuplecratie, c’est l’idée que la souveraineté du peuple est sans limites ».





Le 13 Mai 2019, par La rédaction

Marc Lazar répond aux questions du JDE. Professeur d’Histoire et de sociologie politique, il est le directeur du Centre d’Histoire de Sciences Po. Il vient de publier avec Ilvo Diamanti, Peuplecratie. La métamorphose de nos démocraties, Gallimard.


Vous êtes un observateur averti de l’évolution du paysage politique autour des questions relatives à la démocratie et au populisme. Pouvez-vous expliciter votre constat sur ce phénomène en France et en Europe ?

Nos démocraties libérales et représentatives sont défiées par les mouvements populistes. Ceux-ci sont divers, il y en a de droite, de gauche, des populismes régionalistes ou encore de chefs d’entreprise. Ils ont des désaccords entre eux parce qu’ils ne partagent pas tous la même conception du peuple et de la nation, parce qu’ils ne disposent pas des mêmes bases sociologiques, des mêmes formes d’organisation, ou encore parce qu’ils ont des divergences de fond entre eux sur des questions essentielles comme les intérêts de leurs nations respectives qu’ils veulent défendre, l’économie ou les questions de société. Mais ils ont des points communs. Ils considèrent qu’il existe une opposition essentielle entre le peuple, qu’ils prétendent incarner, qui serait uni et vertueux, et une classe dirigeante supposée homogène, accusée de comploter en permanence contre le peuple.

Ils affirment qu’il n’existe point de problèmes compliqués, mais que des solutions simples, ce qui justifie, selon eux, le recours systématique au référendum et aux consultations sur internet et les réseaux sociaux. Ils ont besoin d’inventer des ennemis érigés en boucs émissaires, la classe politique de leurs pays, l’Union européenne, les immigrés, les étrangers, les musulmans, et, pour certains d’entre eux, les Juifs. Ils disposent d’un ou d’une leader qui est la vox populi. Ils rejettent la démocratie libérale et représentative au profit d’une démocratie immédiate ; immédiate, car elle serait dénuée de médiations d’autant que les partis et les corps intermédiaires sont en déclin depuis des décennies, et parce qu’elle serait régie par la temporalité de l’urgence absolue. Avec mon collègue Ilvo Diamanti, nous disons qu’est en train de poindre une peuplecratie. La démocratie moderne c’est, selon la formule bien connue, le pouvoir du peuple, par le peuple, pour le peuple, mais flanquée de multiples contre-pouvoirs. La peuplecratie, c’est l’idée que la souveraineté du peuple est sans limites. Les populistes, servis par leur maîtrise des réseaux sociaux, sont en train d’imposer leurs thématiques, leur style, leur temporalité, que reprennent à leur compte y compris ceux qui sur le fond les combattent.

En comparaison de nos voisins européens, notamment l’Italie, quelle est la particularité du mouvement des gilets jaunes dans sa critique radicale des formes institutionnelles ?

Les gilets jaunes constituent un mouvement hétérogène et protéiforme qui s’explique au départ par des situations de réelle souffrance sociale, par une aspiration à la justice sociale, par aussi une volonté de participation politique. Mais la prétention à incarner le peuple, tout le peuple, par opposition aux « puissants » et aux « riches », la haine pour les « gens d’en haut », à commencer par Emmanuel Macron, le référendum d’initiative citoyenne entendu comme la solution miracle à tous les problèmes ou encore l’affirmation que le Président de la République serait illégitime relèvent bien d’une forme de populisme. À une exception près, qui est fondamentale. Les gilets jaunes refusent de se donner un leader.
 
Que penser de la situation américaine et du paradoxe entre, d’une part, mesures de protectionnisme, guerre commerciale avec la Chine, chaos politique et d’autre part, réussite économique insolente ?  

Les États-Unis démontrent que contrairement à ce que nombre d’observateurs et de chercheurs pensaient les populistes ne se fracassent pas sur le mur du réel. Généralement, on estime que les populistes font de grandes promesses avant d’arriver au pouvoir, mais qu’une fois au pouvoir ils ne les tiennent pas et déçoivent. Or Donald Trump, quelles que soient les raisons de la réussite économique américaine, continue de bénéficier d’un soutien important dans l’opinion et surtout parmi ceux qui l’ont élu. C’est aussi le cas en Italie où le gouvernement actuel, en dépit de ses polémiques et, lui, de mauvais résultats économiques, continue d’être populaire. 
 
Gardez-vous néanmoins un espoir d’inversion de ce phénomène mondialisé ? Ou l’avenir des démocraties est-il irrémédiablement compromis ? 

La peuplecratie n’est actuellement qu’une dynamique, une potentialité, qui érode les fondements de nos démocraties. Il y a deux issues possibles. Soit la démocratie libérale et représentative se montre capable de se rénover, de se réformer, de régler les principaux problèmes sociaux. Soit l’étape suivante sera l’instauration de la démocratie illibérale, où certes des élections sont organisées, mais où les libertés sont réduites. Cela existe déjà au cœur de l’Europe, en Hongrie par exemple.
 
 
 

Editions Gallimard
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