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Minorités d'Orient, les grandes trahies de l'Histoire





Le 19 Novembre 2019, par La Rédaction

Diplômé de Sciences Po Paris et des Langues'O, Tigrane Yégavian est journaliste et arabisant. Il collabore notamment pour les revues Politique Internationale, Diplomatie, Moyen Orient, France Arménie et le Monde Diplomatique et est membre de la rédaction de la revue de géopolitique Conflits. Il est l’auteur de « Minorités d’Orient, les oubliés de l’Histoire » Aux éditions du Rocher. (Extraits)


photo: Daniel Bésikian
photo: Daniel Bésikian
Les minorités sont à la mode. Faute de consensus, ce terme épouse des contours flous, voire poreux. Aux États-Unis et en France on parle de « minorités agissantes » ou encore de minorités visibles, dans des cas extrêmes de « dictature des minorités ». Si en Occident l’idéal multiculturaliste est dans l’air du temps, les rivages de la Méditerranée orientale offrent un tout autre spectacle. Depuis l’éclatement de l’Empire ottoman à la fin de la Première Guerre mondiale, le processus d’homogénéisation à marche forcée ne s’est jamais arrêté. Une lancinante et sourde épuration ethno-confessionnelle alimentée par une série de bouleversements géopolitiques a accéléré la cadence au rythme des secousses telluriques qui déchirent une région surchargée de mémoire et de conflits. Meurtri dans sa chair, l’Orient dépeint par les Lamartine, Volney et les voyageurs romantiques du XIXe siècle, fascinés par le « christianisme des origines », n’en finit pas d’agoniser.

Les communautés juives d’Alep, de Damas, de Beyrouth, de Bagdad et du Caire se sont évanouies après 1947, les Arméniens, Assyro-Chaldéens, Syriaques et Grecs pontiques ont quasiment disparu de leur terroir ancestral anatolien, sauvagement broyés dans le moule de fabrication de l’État-Nation. Entre 1894 et 1924, un génocide de trente ans suivi d’une sanglante politique « d’ingénierie démographique » a balayé les chrétiens de l’Asie Mineure. Arméniens, Assyriens et Grecs représentaient à la fin du XIXe siècle environ 30 % de la population de la partie anatolienne de l’Empire ottoman, contre 2 % en 1924. La plupart des historiens ont traité ces vagues de massacres comme des événements distincts, des faits isolés, tandis que les gouvernements turcs successifs les ont présentées comme une suite de regrettables incidents souvent dus au fait de l’état de guerre. Seuls subsistent un amoncellement de ruines, une poignée de femmes et d’hommes, restes de l’épée, descendants de convertis, « chrétiens cachés » cohabitant avec les descendants de leurs bourreaux et le déni d’une histoire plurimillénaire.
 
Retour sur une instrumentalisation historique
 
Que ce soit au Proche ou au Moyen-Orient, la notion de minorités sert à désigner les communautés chrétiennes et les sectes musulmanes hétérodoxes. Celle-ci serait apparue au cours du XIXe siècle sous l’influence du concept européen de l’État-Nation, puis se serait progressivement généralisée. L’exploitation des minorités, placées bon gré mal gré au centre d’enjeux géopolitiques par les puissances régionales et internationales, a sapé les fondements séculaires de ces sociétés plurielles, les rendant davantage vulnérables. Telle est la thèse soutenue par l’historien du Proche-Orient et ancien ministre de l’Économie du Liban, Georges Corm, pour qui la perception et la conception des minorités religieuses ou ethniques ont été façonnées par le jacobinisme français (1). Suivant cette logique, toute forme de particularisme mettrait en péril l’État-Nation naissant, une fois les empires multiethniques et pluriconfessionnels disparus. Il revient alors aux États en mesure de projeter leur puissance de se trouver une communauté dont ils s’érigeront en « protecteur ». « Fille aînée de l’Église », la France et de manière générale « l’Occident civilisateur » avaient rencontré dans les Églises d’Orient sous le joug ottoman des « victimes idéales à secourir ».

Pacifistes, innocentes, soumises à la tyrannie des Turcs et des Kurdes, leur état de décadence et d’arriération était imputé exclusivement à la domination ottomane. La vocation de l’Europe en Orient était toute trouvée : il fallait sauver ces Églises, ramener celles qui étaient schismatiques au bercail de Rome et de la chrétienté dite civilisée. L’histoire a montré combien cet engagement des grandes puissances s’est avéré fatal ; les communautés qu’elles prétendaient défendre ne finissent pas d’en payer le prix.
 
Aujourd’hui, si l’on saisit le terme « chrétiens d’Orient » sur un moteur de recherche, on trouvera en tête de liste des mots et des images associés au malheur et au sang. En lieu et place de références académiques sur la littérature profane ou sacrée des pères syriaques de l’Église, abondent des ONG et associations diverses désireuses de porter secours à ces minorités persécutées, non sans se heurter à leur propre logique de concurrence. Cette victimisation charriée par les meilleures volontés, ne nous aidera pourtant pas à percevoir l’immense richesse d’un patrimoine menacé de muséification quand il n’est pas détruit. À l’heure des mal nommés Printemps arabes, nous sommes arrivés à une séquence charnière. Un moment de vérité. À nouveau sous le feu de la rampe, comme en témoigne la recrudescence d’ouvrages de vulgarisation qui leur sont consacrés (2), ces minorités sont le miroir de cet autre nous-même que nous avons voulu fuir. Un visage dépouillé à son paroxysme de l’humilité ; un corps entré dans la kénose.

L’année 2014 a vu les images des Yézidis du Sinjar ou des chrétiens de la plaine de Ninive fuyant les sicaires de l’État dit islamique faire le tour du monde. Les 60 000 habitants de Qaracoche durent quitter leur ville en catastrophe dans cette funeste nuit du 6 au 7 août 2014, sous la pression des sicaires de Daech et de leurs complices.
 
Pour beaucoup ces images ont été vécues et ressenties comme une répétition de 1915. Mêmes lieux, mêmes victimes, mêmes réactions timorées de la communauté internationale, même indignation impuissante face à la barbarie. À l’heure des réseaux sociaux, les images ont été colorisées, la tragédie diffusée en temps réel. C’est un fait, le sujet contient une forte charge émotionnelle : des hommes et des femmes sont menacés dans leur existence au motif qu’ils perpétuent leur foi et leurs traditions sur une terre biblique en proie au chaos. Or, leur situation semble paradoxale : si leur poids réel s’érode et leur nombre s’amenuise inexorablement, ils n’ont jamais été aussi visibles dans l’espace public. Les exactions dont ils sont victimes font l’objet d’une médiatisation croissante. Le spectre de leur disparition dans une région qui
vit naître le christianisme hante les esprits. Si cela advenait, le Moyen-Orient deviendrait, pour la première fois de son histoire, monolithiquement musulman et en proie à tous les fanatismes.
 
Un siècle après le génocide des Arméniens, des Assyro-Chaldéens, des Syriaques et des Grecs pontiques perpétré par le gouvernement jeune turc et parachevé par le pouvoir kémaliste, il convient de proposer un examen critique sur la responsabilité morale accablante des puissances occidentales dont les atermoiements n’ont fait qu’accroître la souffrance de ceux qu’ils prétendaient protéger. Dans ce qui s’apparente à une décomposition généralisée, les minorités n’ont jamais été si vulnérables. À nouveau sous les feux de la rampe, les chrétiens de la région doivent répondre à des défis majeurs ; à commencer par leur cohabitation périlleuse avec un islam de plus en plus intolérant, les répercussions du conflit israélo-palestinien, leur difficile unité et enfin la nécessité de se débarrasser d’une représentation victimaire. À l’heure des contre-révolutions arabes et du raidissement autoritaire, leur condition de minoritaires les fragilise doublement. Dans cette perspective, plus que jamais se posent la question de s’affranchir de leur statut de « minorité protégée » et le besoin de jouir d’une citoyenneté pleine et entière. S’ils ne jouent plus le rôle de médiateur entre Orient et Occident, quel sens donner à leur avenir dans un environnement régional où la diversité n’est plus de mise ? Marginalisés par l’échec des régimes séculiers, les chrétiens d’Orient ne comptent pas dans cette lutte de titans qui oppose Arabie saoudite et Iran par chiites et sunnites interposés, cette guerre de cent ans où ils ont tout à perdre. Les bouleversements provoqués par la désastreuse invasion de l’Irak de 2003 leur disent qu’il n’y aura de place en Orient que pour le plus fort, du moins celui qui a une âme de résistant.
 

Trop longtemps considéré comme l’actualisation de la question d’Orient, le problème des chrétiens n’est-il pas avant tout un laboratoire de la démocratisation des sociétés proche-orientales ? Indépendante du nombre et du pourcentage, cette cause n’est-elle aussi une question de citoyenneté, de défense du droit à la liberté, à l’égalité et à la dignité dans un environnement politique qui nie ou rejette la diversité ?
 
À l’évidence, l’Orient arabe et plus généralement le monde arabo-musulman, ont besoin d’une nouvelle Nahda, ou aggiornamento, véritable renaissance intellectuelle qui leur permettra de rouvrir les portes de l’exégèse du texte sacré. Encore faut-il que la relation qui lie ces communautés vis-à-vis de l’Occident soit assainie. L’aveuglement des Occidentaux résulte en grande partie d’une absence de vision et de la recherche d’intérêts à très court terme. Ils sont inaudibles chez les minorités chrétiennes d’Orient car accusés d’avoir renoncé à leurs valeurs contre quelques litres de pétrole et de gaz et la sécurité inconditionnelle de l’allié israélien.
 
Enfin, si les chrétiens constituent le groupe religieux le plus persécuté au monde, leur malheur ne doit pas faire de l’ombre au noir destin que subissent les autres communautés de la région, à l’image des Mandéens, des Shabaks, des Turcomans ou des Yézidis, minorités brimées de l’Irak. Il ne doit pas non plus jeter un voile pudique sur leur part de responsabilité dans leur propre malheur. Il ne doit pas, enfin, occulter le sort de la majorité dans cette région,
victime mais aussi complice du jeu occidental.
 
Plutôt que de joindre une nouvelle complainte au sempiternel calvaire des chrétiens d’Orient et avec eux celui des Yézidis et des autres minorités, notre propos consistera à voir ce qui fait que la vision bornée de l’Occident n’a rien de nouveau et pourquoi leur responsabilité morale et politique est accablante. Pourquoi l’ingérence et la responsabilité de protéger s’avèrent porteuses de funestes conséquences et pourquoi une partie « des élites chrétiennes
d’Orient » ont été – souvent malgré elles – coresponsables de leur malheur ?
 
Non, la question des minorités confessionnelles du Moyen-Orient n’est pas un problème religieux, elle doit être traitée dans l’angle de la défense des droits de l’homme et de la diversité. Car seule cette dernière peut garantir la stabilité et la prévention du fanatisme sectaire. Autrement dit, il est nécessaire de « séculariser » un sujet qui ne saurait rester l’apanage des seuls  ecclésiastiques.
 
Non, le déclin des chrétiens d’Orient n’est pas irréversible. Bien qu’ayant considérablement souffert des bouleversements en cours et du chaos régional, ces minorités se redéploient dans l’espace diasporique transnational et connaissent parfois une sorte de réveil identitaire profitant de la circulation de modèles culturels, de la rencontre avec l’altérité et de l’apport des nouvelles technologies. Citoyens à part entière dans certains pays, « protégés » ou discriminés dans d’autres, les membres de ces communautés évoluent dans des contextes sociaux, culturels et politiques qui ont chacun leur propre singularité. Les englober dans un tout homogène brouillerait notre champ de vue mais aussi notre capacité à débattre sur un sujet qui nous concerne tous.

1. Georges Corm, Géopolitique des minorités au Proche-Orient. In Hommes et Migrations, nos 1172-1173, Janvier-février 1994. Minorités au Proche-Orient. p. 7-17.

2. On s’intéressera ici aux travaux d’Antoine Fleyfel, de Bernard Heyberger ou encore de Sébastien de Courtois et de Joseph Yacoub qui ont permis de défricher tout un pan de connaissances depuis la publication de la somme de Jean Pierre Valognes (Vie et mort des chrétiens d’Orient, Paris, Fayard, 1994).



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