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Nicolas Pham, cofondateur de Beaubleu : « la Maison aux aiguilles rondes »





Le 25 Avril 2019, par La rédaction

Designer industriel de formation, Nicolas Pham a toujours été fasciné par ces objets si spéciaux que sont les montres, les « garde-temps ». A travers son entreprise Beaubleu il révolutionne le secteur en proposant un design innovant qui sort des sacro-saints codes traditionnels.


 Vous avez suivi des études de designer industriel, quelle a été votre motivation pour vous lancer dans l’univers de l’horlogerie ?

J’ai à la base un diplôme de design automobile spécialisé en intérieur automobile, pourtant j’ai toujours été passionné et intrigué par l’horlogerie ; d’ailleurs mon projet de fin de diplôme a fini par être une montre !
Par mes projets personnels, mes stages ou mes expériences professionnelles, j’ai toujours baigné dans le domaine du luxe que ce soit à Zurich pour de l’horlogerie ou du mobilier ainsi qu’à Paris chez Van Cleefs & Arpels en passant par la Paris Design Week. S’occuper de collections et de commandes spéciales m’a amené à côtoyer des artisans de très haut niveau, et c’est l’un des principaux facteurs qui m’a fait aimer ce secteur : travailler avec des talents.
De ces expériences, je voulais réaliser une montre pour moi au départ, sans penser marque ou entreprise, l’innovation et les opportunités ont fait évoluer le plaisir de la création.

Quel a été l’impact de votre passage chez Shapeheart sur votre vision de l’entrepreneuriat ?

J’ai travaillé pour Shapeheart comme designer indépendant, cependant je ne voulais pas être un « livreur », je voulais être physiquement au sein de l’entreprise pour mieux comprendre leur objectif.
J’avais dans l’esprit de vouloir comprendre et de voir de près les processus décisionnels, les problèmes tant humains que matériels (levée de fonds, chaîne de production). Cette idée d’être en quelque sorte mon propre espion pour apprendre de leur expérience.
Ils étaient très heureux de cette relation, alors que j’apprenais beaucoup d’eux et de leurs réussites et difficultés, ils trouvaient en moi un regard différent, une opinion extérieure. On a eu ensemble une très bonne synergie et je continue à les suivre.

L’horlogerie semble être un marché assez saturé, comment vous êtes-vous positionné pour vous démarquer ?

C’est un milieu très spécifique, qui est traditionnel dans son approche et saturé artistiquement.
Traditionnel, car l’objet montre fait parti de la culture des anciennes générations qui y sont donc sensibles voire très pointus dans leurs connaissances. Et puis l’image de l’horlogerie reste sur des codes très classiques. Le problème est que la culture horlogère est plus rare chez la nouvelle génération. Alors qu’à l’époque la montre était un outil indispensable, un véritable outil, il faut aujourd’hui s’adresser à une population qui n’a pas besoin de montre pour connaître l’heure, son smartphone suffit. Il faut donc offrir à l’acheteur autre chose, par d’autres éléments qui lui parlent et le touchent, comme le design par exemple. Et c’est là le second problème de ce milieu, c’est un marché saturé par les mêmes designs !

J’ai réalisé une petite expérience pour mieux illustrer ce que je percevais. J’ai récupéré des images d’une cinquantaine de montres entre 100 et 30 000 euros ; sur Photoshop j’ai enlevé le nom et le logo et mon intuition s’est confirmée auprès du public.  Elles sont pratiquement indistinguables les unes des autres et il est pratiquement impossible de reconnaître la marque de chacune d'elle ! C’est donc préjudiciable autant pour le futur client, comme pour cette dernière qui aura beaucoup de difficultés à se faire connaître. S’ajoute à cela, les notions de qualité et de prix souvent nébuleux pour cette nouvelle génération.
Cette critique a été la base de ma réflexion sur la façon de développer une signature, un design innovant et créatif dont on se souviendrait même sans nom ou logo. Prendre un parti pris particulier c’est aussi une chance de se faire connaître sans devoir investir trop dans la communication.

Vous avez réussi ce joli pari artistique notamment grâce à vos aiguilles circulaires qui s’entremêles est-ce une idée de base du design ?

J’avais dessiné le boîtier depuis déjà un certain temps, j’ai fait un test avec des aiguilles droites et je trouvais le résultat très banal voir ennuyeux.
Je me suis replongé dans mes premiers designs de la fin de mes études et dans mon mémoire qui était centré sur la notion de vide. C’était assez philosophique, la perception du vide et donc de l’espace. En parlant de vide, on arrive vite sur l’univers et les astres et sur des formes géométriques comme le cercle et la sphère.

J’ai donc retravaillé des modèles d’aiguilles sur la forme de cercle. Le design final a un double effet. Il est d’abord très reconnaissable ce qui nous a valu le surnom de « la Maison aux aiguilles rondes ». Il est ensuite changeant, car les cercles s’entremêlent formant tour à tour des graphismes comme ceux d’une rosace ou d’orbites de planètes. On crée ainsi une montre qui va offrir à son porteur des expériences graphiques et poétiques sur le long terme.

Avez-vous peur de vous retrouver « bloqué » par ce design ?

C’est absolument devenu notre signature ! Tout le monde ne connaît pas encore le nom de Beaubleu mais ils reconnaissent les aiguilles. C’est pour nous un pari gagné, mais aussi désormais une contrainte. Les aiguilles sont devenues la pierre angulaire de la marque et pour conserver un concept cohérent, elles ne changeront pas profondément pour nos futurs modèles, c’est le revers de la médaille si je peux m’exprimer ainsi.

Comment avez-vous envisagé la relation avec les acheteurs de vos montres ?

Nous avons voulu faire participer nos clients dès le début. Nous les nommons ambassadeurs, car ils sont bien plus que de simples clients. Nous avons créé une véritable communauté Beaubleu, leur montre sert de passe-droit gratuit à des évènements culturels privés comme des vernissages, soirées, concert, etc. Ils partagent avec nous leurs photos et nous allons prochainement les contacter pour qu’ils choisissent le design final de la prochaine collection.
Nos collections sont aussi limitées à 125 pièces par modèles. Cette rareté crée une sensation d’appartenance à un groupe spécial. On nous a d’ailleurs rapporté que deux parfaits inconnus se sont côtoyés à une soirée simplement parce qu’il avait chacun une montre Beaubleu.
 
Après un beau début quelles sont vos perspectives économiques et de développement futur ?

La première année a eu pour but de créer ce réseau d’ambassadeur et la communauté Beaubleu grâce aux ventes de la première collection.
La deuxième année a été le cadre d’un agrandissement de cette communauté ainsi que l’ouverture de points de retail comme au Printemps Parly II et prochainement Haussmann. Nous préparons pour la fin 2019 une levée de fond. En moins de deux ans,  nous avons pu prouver que l’idée fonctionne et que les clients adhèrent. Apporter du capital est nécessaire pour pouvoir attirer les talents et les faire rester. Le but lointain est de devenir une maison créative parisienne, mais pour cela, il faut s’agrandir et continuer à offrir des pièces et des stratégies toujours plus innovantes.

Nos objectifs sont désormais d’accéder à d’autres points de retail, d’abord en France puis en Europe. Nous visons des villes spécifiquement associées à la création et au design comme Rome, Berlin, Londres ou encore Milan.
D’ici deux ans nous devrions ouvrir une boutique à Paris et d’ici trois ans nous espérons pouvoir nous déployer à New York, Hong Kong et Séoul.

Quels ont été votre plus grande joie et votre pire souvenir depuis les débuts de Beaubleu ?

Le meilleur souvenir… ça a déjà été de voir le bébé naître ! De voir le produit fini, c’est le plaisir ultime du designer ! Mais mon véritable meilleur souvenir d’entrepreneur est la rencontre avec des clients qui m’étaient totalement inconnus, de les voir aimer nos montres autant que moi.
Il y a eu peu de grandes difficultés, mais on a souffert de nombreux facteurs imprévisibles. Notamment lors de la mise en ligne de notre site que nous avions annoncé partout. La plateforme qui est d’habitude extrêmement fiable a crashé. Nous avons dû faire face à une multitude de problèmes dans ce genre. J’aime bien dire que ce qui a plus de créativité qu’un designer ce sont les problèmes. Les éviter est impossible, prévoir des stratégies alternatives est indispensable, mais on ne peut pas réfléchir constamment à toutes les difficultés possibles, sinon on ne fait plus rien. L’entreprise c’est le risque.

Quels conseils pour un entrepreneur en devenir ?

Si j’ai un seul conseil général à donner, c’est de se mettre en difficulté. Une bonne équipe et une bonne idée ne suffisent pas. Il faut se mettre en danger en se fixant des deadlines dures à tenir. Bien sûr que l’organisation et la prévision sont essentielles, mais il faut garder ce côté inconscient. J’avais réservé une salle et contacté la presse pour la présentation de notre première montre alors que nous n’étions pas sûrs du tout d’avoir le produit fini à temps ! Il faut parfois s’obliger envers les autres pour se forcer et sortir le meilleur de soi. Je pense aussi qu’il ne faut pas être trop candide, sortir de ce côté « start up ». Un startupeur veut des bières fraîches et un baby-foot. L’entrepreneur sait qu’il devra affronter des difficultés pour que son idée fonctionne.
 
Comment allez-vous développer votre production et vos innovations ?

Nous avons pour objectif d’arriver à un maximum de production en France et surtout à Paris. La main-d’œuvre très qualifiée y a presque disparu. Nos bracelets qui étaient jusqu’alors fabriqués en Italie vont être réalisés avec une technique de patine innovante à la main rarement vue dans le domaine des montres, par un artisan du Doubs et dans l’atelier Beaubleu à Paris. Produire en France va représenter un coût supplémentaire, mais nous sommes confiants, nos clients reconnaîtront la qualité du produit fini.

Déjà expérimenté avec nos ambassadeurs, lier les clients au processus de développement est très populaire, c’est quelque chose que nous voulons accentuer. Pour réussir, il faut continuer à être inventif, innovant et créatif.

BEAUBLEU
L’ÉLÉGANCE ET L’EXPÉRIENCE DE NOS MONTRES AUTOMATIQUES FORMENT UNE NOUVELLE PERCEPTION DU TEMPS.

 



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