Journal de l'économie

Envoyer à un ami
Version imprimable

OPA du fonds Searchlight sur Latécoère : un nouveau scandale Alstom ?





Le 17 Octobre 2019, par Pierre d'Herbès

Le 09 octobre 2019, l’AMF validait la demande d’OPA du fonds d’investissement américain « Searchlight Capital Partners » (SCP) sur l’équipementier aéronautique Latécoère. L’opération est annoncée comme un investissement avantageux qui permettra à la société de se projeter dans un écosystème industriel extrêmement compétitif. Cette grille de lecture pour le moins fleur bleue masque des enjeux stratégiques nationaux dont la négligence pourrait nuire à une large partie de la filière aéronautique française.


Entré au capital de Latécoère en avril 2019 à hauteur de 26 % des parts, Searchlight devenait actionnaire de référence de la société. Il prenait opportunément la suite des fonds Apollo, Monarch et CVI Partners présents depuis 2015. L’arrivée de ces derniers fonds eut un impact positif sur l’équilibre financier de Latécoère alors en perte de vitesse.

Pourtant les modalités de leur gouvernance furent très tôt dénoncées par la Financière de l’Échiquier, également présente au sein du capital. Cette dernière dénonçait la nomination, par les fonds, de la moitié des membres du conseil d’administration : une composition peu représentative de la réalité du capital de Latécoère.

Toutefois, à partir de 2018, au prix d’un plan social, la société reprenait quelques couleurs et mettait en place de nouveaux projets d’implantations industrielles, la modernisation de son outil, le retour à un résultat net positif ou bien la signature de nouveaux contrats avec Airbus Défense&Espace et Boeing. L’affaire eut pu en rester là si Searchlight n’eut pas annoncé le 29 juin 2019 sa volonté d’OPA.

Selon la dirigeante de Latécoère, Yannick Assouad [1], cette opération est censée accompagner le groupe dans sa croissance afin de soutenir son effort face aux « géants » [Nord-Américains, NDLR] du secteur. Une ritournelle bien connue lorsqu’il s’agit de justifier des rachats au détriment de nos industries nationales sensibles.

S’il ne s’agit pas de critiquer la stratégie de consolidation du secteur aérospatial français dans le but de rationaliser la supply chain, il apparaît toutefois surprenant de laisser tomber des entreprises critiques dans l’escarcelle anglo-saxonne. Cela étant d’autant plus vrai à l’heure où de nombreux maîtres d’œuvre, tel Dassault Aviation, appellent à la constitution de plateformes « Itar-free ». Pourtant, certains dirigeants aussi bien politiques qu’économiques, semblent ne pas être capables de sortir de leurs grilles de lectures néo-classiques et atlantistes et refusent de prendre en compte les facteurs de risques souverains, comprenant les risques technologiques.
 
Quels intérêts représente Latécoère pour les investisseurs anglo-saxons ?
 
Leader mondial dans les systèmes d’interconnexion (câblage, harnais, meubles avioniques…) et les aérostructures (portes, fuselages) Latécoère est un fournisseur de rang 1 pour les grands maîtres d’œuvre de l’industrie aérospatiale mondiale : Mitsubishi, Boeing, Embraer, Airbus, Dassault Aviations, Thalès, CNES….

À ce titre elle constitue une entreprise de rang stratégique « faible » pour l’industrie aéronautique française en général et la BITD [2] [aérospatiale] en particulier. L’entreprise collabore au développement et la production de vecteurs critiques pour les armées. Ce sont les cas de l’avion de transport multirôle A400M (interconnexions, mobilier avionique), fondamental dans l’indépendance de la « projection de force » de l’Armée française, du Rafale (fuselage) ainsi que certains satellites de renseignements (harnais spatiaux).

Cependant les atouts de Latécoère vont encore plus loin via la prospective technologique. Depuis 2015 la société a multiplié le nombre de brevets : de moins de dix en 2015, ils passent à treize en 2017, et enfin à vingt-trois en 2018. Une part importante de l’entreprise est désormais tournée vers la R&T. C’est l’un des atouts à long terme de Latécoère en termes d’expansion de son outil industriel.

Or en juin 2019, à l’occasion d’une exposition en partenariat avec Air France et Ubisoft lors du Salon du Bourget, Latécoère démontrait sa position de leader dans le domaine de la « photonique » et plus particulièrement dans la technologie « LiFi » ou « Light Fidelity ». Adossée à la fibre optique, la LiFi est un moyen de transmission de données numériques sans fil via… la lumière. Outre son absence de rayonnement électromagnétique, la rendant indétectable et impiratable en dehors de son spectre d’illumination, la LiFi permet de multiplier par 100 le débit de données transmises.

Si la technologie LiFi n’en est qu’à ses balbutiements, elle deviendra stratégique d’ici une dizaine d’années. Or la France est actuellement le leader mondial de cette technologie avec en fer de Lance les sociétés Lucibel (leader mondial du luminaire LiFi), Oledcomm (leader mondial des solutions de transmissions de données photoniques) et Latécoère (systèmes de connexions photoniques). Si les deux premières ne sont encore que des PME, Latécoère est un grand groupe multinational de plus de 5000 employés, doté de capacités de déploiement industriel important. Il constitue dès lors la pointe-de-diamant de cet écosystème technologique.

Par ailleurs, les propriétés intrinsèques de la LiFi en feront potentiellement une solution duale civilo-militaire critique. Car l’armée française est l’une des armées les plus infodépendantes du monde. Depuis la Révolution dans les Affaires militaires (années 1990), le rôle de l’information est devenu vital dans la conduite des opérations quelle que soit leur intensité, c’est à ce titre un marqueur fondamental de la puissance militaire. Cette infovalorisation, de l’échelon tactique à l’échelon stratégique, qui irrigue en temps réel la boucle décisionnelle (boucle OODA [3] a pour effet de systématiquement viser l’accélération de la circulation des données (au volume exponentiel) et de leur traitement et cela dans un temps quasi réel entre tous les acteurs d’un théâtre d’opérations.

Cet avantage opérationnel indiscutable entraîne en revanche une forte infodépendance. Cette dernière débouche alors sur des risques protéiformes : cybersécurité, brouillage des réseaux, débit insuffisant sur les bandes passantes…. Les technologies photoniques, en l’occurrence la LiFi, par leur absence sur le spectre électromagnétique et leur très haut débit, sont à même de répondre à ces menaces.
 
Une OPA qui ne semble pas si « amicale » que cela
 
L’opération de Searchlight n’est pas aussi innocente que présentée par une large partie de la presse française ou bien la directrice du groupe : Yannick Assouad. Cette dernière, diplômée de l’« Illinois Institute of Technology » et ancienne directrice d’Honeywell Aerospace à un long « background » avec les Américains. Elle semble largement acquise à une consolidation industrielle non pas nationale, mais Atlantique dans la mesure où, selon ses mots dans la Dépêche : « beaucoup de nos clients potentiels sont localisés en Amérique du Nord ».

Malgré les bons résultats 2019 du groupe Latécoère, elle semble persuadée que Latécoère ne pourra se maintenir et croître qu’au prix d’investissements extérieurs tout en arguant que le rachat ne fera pas passer le groupe sous pavillons anglo-saxon. Et pour preuve, le siège social devrait rester en France et aucun plan social n’est prévu [4] …. Cette logique de rentabilité ne tient pas compte du véritable risque : en cas d’OPA, conformément au droit de la propriété intellectuelle, tous les brevets pourront être revendus/transférés par l’actionnaire majoritaire, dont les brevets de la technologie LiFi.

Or Searchlight détient dans ses investissements la société « Global Eagle » spécialisée elle aussi dans les systèmes de connectivité et qui avait identifié Latécoère de longue date … . Ce n’est d’ailleurs pas la première offensive américaine de l’année sur la photonique française, le 18 septembre 2019, Paris annonçait ne pas s’opposer au rachat de l’entreprise Photonis, leader mondial dans conception et la fabrication de tubes intensificateurs de lumière (Aéronautique, Défense…°), par le fonds américain HGH, car non stratégique.
 
Il importe de ne pas sous-estimer les risques que comporte l’OPA de Searchlight sur Latécoère. En cas de passage sous bannière américaine, les composants développés et produits par la société passeront sous bannière américaine accompagnés de leurs brevets respectifs et seront de facto soumis à l’extraterritorialité du droit américain via la norme Itar.

Cette dernière permettant de bloquer n’importe quel achat ou utilisation d’une plate-forme ou d’un vecteur comprenant au moins 25 % de technologies américaines ou une technologie considérée comme critique. L’impact sur les exportations et l’autonomie stratégique française pourrait à l’avenir s’en ressentir en cas de crise l’opposant aux EU.

En outre, ce rachat signifierait très concrètement le transfert de la technologie LiFi appelée à devenir stratégique dans les 10 à venir. Le déficit d’appréhension du risque technologique, et partant souverain est patent. Enfin c’est la cohérence de l’offre aérospatiale française, civile et militaire, qui pourrait être fragilisée par une perte de savoir-faire dans un segment entier.

C’est en ce sens que le 17 septembre 2019, Jean-Louis Chauzy, président du Conseil Economique, Social et environnemental régional (Ceser Toulouse) s’en inquiétait dans un courrier adressé à Bruno Le Maire, ministre de l’Économie. La réponse de l’état reste toujours lettre morte alors même que sa compétence est de mise dans un secteur stratégique. Au vu des risques, l’OPA imminente doit être bloquée. Dans ce type de secteurs, les investissements doivent impérativement demeurer nationaux, voire publics, sous peine de voir, une fois de plus, nos fleurons être dépecés et leurs savoir-faire passer outre-Atlantique.

Pierre d'Herbès
Consultant en Intelligence Economique et rédacteur chez Meta-Defense SAS
 
[1] Nommée en 2016 pendant la
[2] Base Industrielle et Technologique de Défense
[3] Observation, Orientation, Décision, Action
[4] C’était au passage une des promesses de GE concernant les installations d’Alstom à Belfort… . Qui finit par connaître un plan social très sévère.




1.Posté par joly le 18/10/2019 12:59 | Alerter
Utilisez le formulaire ci-dessous pour envoyer une alerte au responsable du site concernant ce commentaire :
Annuler
Oui, il faut acheter des Latécoère comme je le fais (Plus de 80 000 actions) et suis prêt à me grouper avec d'autres...

2.Posté par louis derenoncourt le 12/11/2019 09:12 | Alerter
Utilisez le formulaire ci-dessous pour envoyer une alerte au responsable du site concernant ce commentaire :
Annuler
tout ce qui peut devenr bien et non polluant (pas d'onde supplementaire) on risque de le perdre

Nouveau commentaire :
Facebook Twitter

Le JDE promeut la liberté d'expression, dans le respect des personnes et des opinions. La rédaction du JDE se réserve le droit de supprimer, sans préavis, tout commentaire à caractère insultant, diffamatoire, péremptoire, ou commercial.

France | International | Entreprises | Management | Lifestyle | Blogs de la rédaction | Divers | Native Advertising | Juris | Art & Marché | Billets d'humeur | Industrie immobilière | Intelligence et sécurité économique - "Les carnets de Vauban"



Les entretiens du JDE

OPA du fonds Searchlight sur Latécoère : un nouveau scandale Alstom ?

Frédérique Picard :"j’ai décidé de répertorier les leviers spécifiques qui permettent aux femmes d’oser"

Jean-Louis Scaringella, les taux d’intérêt négatifs ou : « l’euthanasie des rentiers »

La Saga des Audacieux

Pouquoi les ambitions protectionnistes chinoises et américaines frappent la France et l'Europe

Frédéric Verdavaine (Nexity) : « Nous sommes au croisement de nombreux enjeux de société structurants pour l’avenir »

​« L’Etat ne peut pas se transformer en « père fouettard » et réguler avec des mesures très restrictives les acteurs innovants de l’économie collaborative »

"Les collectivités territoriales sont nos partenaires privilégiés." Carmen Munoz, Directrice Générale de Citelum












Rss
Twitter
Facebook