Journal de l'économie

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Pandémie, infodémie & sinophobie





Le 24 Avril 2020, par François Bernard Huyghe

​Tandis que la pandémie ralentit la planète (en rupture avec le culte du mouvement et de l’ouverture dans lequel nous vivions) l’infodémie accélère le flux de désinformation. L’infodémie (néologisme d’un responsable de l’OMS), c’est l’épidémie des fausses informations qui se répandent surtout sur les réseaux sociaux.


Elles touchent, bien sûr :
  • l’origine de la contamination,
  • les responsabilités de chaque pays,
  • l’efficacité des mesures prises
  • les remèdes dont «on ne parle pas officiellement » (des herbes, des tisanes, des gymnastiques, des métaux...)
  • les horreurs que l’on nous cache (lynchages, brutalités, entassements de cadavres dans les rues..)
  • tout ce qui se passe en marge (trafic, émeutes, migrations) et qui serait plus ou moins dissimulé, (scandales, trafics ou brutalités lors des contrôles)
  • l’inévitable complot qui serait derrière tout cela et que les un attribuent à Bill Gates, les autres au gouvernement mondial...
Toutes ces imaginations et affabulations sont d’ailleurs assez bien repérées sur Internet où l’on trouve sans peine des palmarès, des parodies, des démontages, des parodies, des analyses.

Une part de phénomène de rumeur est, sinon naturel, du moins psychologiquement prévisible : tout au long de l’Histoire, catastrophes et épidémies ont stimulé le besoin d’en parler, de chercher des informations, des solutions, et, souvent des boucs émissaires. Cela valait pour la grande peste de 1347 (avec ses empoisonneurs de puits) comme pour la Grande peur de 1789 (des milices massacraient tous les villages).

Les technologies numériques jouent aussi un grand rôle. Avec l’extraordinaire facteur amplificateur que sont les réseaux sociaux où tout le monde est devenu épidémologue. Confinés, affolés, mais aussi soumis à des déclarations médiatiques, expertes ( de scientifiques tout sauf unanimes et qui se déchirent sur nos écrans) et politiques, contradictoires, changeantes, nous sommes plus tentés de conclure que la vérité est ailleurs, Et d’aller l’inventer (dans le double sens du terme) avec des millions d’autres. L’OMS a beau tempêter ou rectifier et les innombrables dispositifs de fact-checking mettre en garde, la vérité est menacée dans la guerre au virus comme elle l’est dans toute guerre.

Mais il y a bien plus, cette fois : la dimension géopolitique, le rapport avec la Chine.

D’une part, l’épidémie est partie de Wuhan et le discours officiel sur le faible nombre de victimes, ses affirmations que, à part quelques hésitations au début, l’information est très bien remontée, que le modèle chinois ait été hyper-efficace au prix d’un peu plus de surveillance et qu’il n’y a plus rien à voir, tout cela passe mal. Les gouvernements américain et européen parlent assez ouvertement de mensonges et de responsabilités. Tandis que les réseaux sociaux les révélations sur les dissidents, les révoltes, les lanceurs d’alerte, les morts qu’on dissimule se multiplient.

L’argumentaire anti-chinois joue dans plusieurs registres :
  • Les fautes objectives commises au départ, l’hypothèse d’un virus fuitant (certes involontairement) du fameux laboratoire P4 de Wuhan, et, bien sûr la contestation du discours rassurant du PCC - faible létalité, bonne réactivité, efficacité -.
  • L’analyse idéologique et politique : il ne faudrait pas laisser dire qu’un régime qui surveille ses citoyens et dissimule la gravité des choses résout mieux la crise que les démocraties. Moins encore que son modèle est exportable.
  • L’inquiétude géopolitique : beaucoup réalisent combien nous dépendons de l’usine du monde, mais aussi combien la Chine déjà lancée sur les Nouvelles Routes de la Soie, pourrait profiter de l’après-crise. Avec un éventuel isolationnisme américain, l'impuissance européenne, les crises sociales et économiques en Occident, le sujet de l’hégémonie chinoise dans le monde d’après n’est plus un tabou. Il devient même un cauchemar pour certains think tanks américains. Dans les désordres qui s’annoncent, ils ne voudraient pas voir se confirmer au profit de Pékin la phrase de Mao : « Tout ce qui est sous le Ciel est livré au chaos. La situation est excellente ».
Mais la Chine est tout sauf passive, elle semble même décomplexée et prête à mener une infoguerre planétaire. Outre ses ambassadeurs qui s’expriment auprès des médias occidentaux, ses propres télévisions et journaux internationaux, elle lance des actions spectaculaires sur les Routes sanitaires de la Soie en envoyant ostensiblement de l’aide à des pays occidentaux.

Sans compter l’énorme force de frappe chinoise sur les réseaux sociaux. C’est pays qui a le plus d’internautes, le seul qui ne dépende guère des GAFAM et de leur modération, et celui qui a compris les règles de la guerre hors limites et de la guerre d’influence depuis des années. Les discours accusatoires (ce seraient des militaires américains en visite en Chine qui auraient lancé la première contamination), justificatifs (accuser la Chine de faute, c’est reprendre un discours de Guerre froide, au contraire ce pays veut aider le monde) et épidictique (le discours laudatif, ici à la gloire du modèle chinois efficace et de son idéologie maintenant clairement universaliste).

Or ce discours n’est pas sans efficacité. Il y a comme une montée en puissance du soft power chinois, notamment démontré par des sondages en Italie. Soft power que beaucoup, dans les milieux dirigeants U.S. en particulier, considèrent comme un sharp power, celui qui fonctionne avec de l’information douteuse ou trompeuse. Les attaques que l’on multipliait hier contre la Russie désinformatrice, ses trolls, ses hackers, ses interférences dans les élections, son offensive idéologique planétaire, commencent à se reporter sur la nouvelle cible : la Chine.

Une nouvelle guerre planétaire de l’information ? Cette fois, laissons la réponse à Sun Zu : « Notre invulnérabilité dépend de nous, la vulnérabilité de l’ennemi dépend de lui.».



 



Tags : Chine

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