Journal de l'économie

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Pascal Lorot : « La France dans le grand jeu mondial. Pour un nouveau leadership »





Le 10 Janvier 2022, par Bertrand Coty - Interview

Pascal Lorot est le président de l’Institut Choiseul. Ancien conseiller du ministre de l’Économie et des Finances, ex-conseiller du président de la BERD (Londres) ou encore ex-chef économiste de Total, il est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages dédiés au décryptage des grands enjeux économiques et géopolitiques contemporains.


Portrait-Pascal_Lorot-par-Adrien-THIBAULT
Portrait-Pascal_Lorot-par-Adrien-THIBAULT
Pascal Lorot, vous publiez aux éditions Hermann : «La France dans le grand jeu mondial. Pour un nouveau leadership». Vous faites le point, au travers d’une analyse lucide et courageuse, de la position de la France à l’échelle mondiale. En synthèse, pouvez-vous nous dire quel est votre constat ?

La France est aujourd’hui à la croisée des chemins. Elle peut sortir de l’histoire, définitivement. Ou alors, et c’est le scénario que je veux privilégier, continuer à compter parmi les aiguillons d’un monde d’où disparaissent peu à peu nos repères traditionnels tant il est traversé par de nouvelles forces porteuses de risques majeurs (urgence écologique, explosion démographique, affrontement sino-américain, résurgence des empires, offensive islamiste et affaissement des démocraties…). Cela suppose tout à la fois que notre pays évacue ce déni de réalité qui le caractérise actuellement, tant à l’intérieur que dans le champ international. Mais aussi qu’il inscrive son action dans la recherche d’une capacité à (re)décider par soi-même, à retrouver, dans les secteurs industriels stratégiques, cette souveraineté qui lui fait aujourd’hui tant défaut – quand bien même cette dernière devra s’écrire dans une dimension nécessaire européenne.
 
Nos entreprises stratégiques sont-elles les victimes consentantes de la guerre économique avec les États-Unis et la Chine ?

Ce qui pose un problème n’est pas tant la rivalité croissante entre Chine et États-Unis, que l’attitude de ces deux pays vis-à-vis des nations européennes et en ce qui nous concerne notre pays.

La France a une véritable expertise reconnue mondialement en maints secteurs clés (nucléaire, aéronautique et spatial, armement, intelligence artificielle, etc.). Or, dans un monde où la compétition économique et la captation des savoirs sont au cœur des stratégies de puissance des États, ces domaines d’excellence suscitent l’intérêt des grands acteurs mondiaux, qu’ils soient « alliés » ou non.

La Chine, puisque vous la citez, est un partenaire économique, mais aussi et surtout un compétiteur qui s’affranchit fréquemment des pratiques amicales des échanges. Espionnage, contrefaçon, pratiques anticoncurrentielles sur leur territoire, menaces directes aussi à l’encontre d’autres pays comme on l’a vu récemment avec l’Australie et, en Europe, la petite Lituanie, sont là autant d’attitudes quotidiennes d’un pays qui entend accéder au statut de puissance économique mondiale d’ici à quelques années. Face à la masse de la grande Chine, et à ses ambitions prédatrices, point de salut si les nations européennes ne s’accordent sur une certaine solidarité et ne définissent une stratégie commune face aux menaces de Pékin.

Mais, dans le champ économique, les États-Unis ne sont pas pour autant plus bienveillants avec nous. L’adoption des normes comptables anglo-saxonnes, de modes de gouvernance influencés par des institutions internationales elles-mêmes sous la férule de l’hégémonie américaine, l’extraterritorialité du droit et tous les instruments du soft power qu’ils déploient, donnent aux États-Unis des moyens uniques d’orienter et de contraindre nos marges de manœuvre économique et celles de nos entreprises. Il n’est qu’a voir la frilosité des entreprises françaises à se déployer dans des géographies que Washington met sous embargo, au risque autrement de se voir lourdement condamnées par des juridictions américaines et à se voir interdire l’accès au marché américain – le premier au monde, pour apprécier ô combien notre capacité à définir une politique économique indépendante conforme aux intérêts réels de nos entreprises peut être complexe.
 
Plus globalement que dire des alliances de la France. Avons encore des alliés ?

La France s’inscrit dans un schéma d’alliances bien connu, celui de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord, que l’on connait mieux sous son acronyme OTAN. Une alliance de sécurité née au lendemain de la Seconde Guerre mondiale pour répondre à la menace soviétique. L’URSS est morte au début des années 1990, mais l’Alliance dite Atlantique existe toujours et reste le cadre principal qui structure la politique de défense de la France, alliée aux États-Unis et à ses voisins européens.

Au-delà, de tradition, la France entretient aussi des relations plus ou moins étroites avec une multitude d’autres États. Certains peuvent être qualifiés d’alliés ou de pays amis dès lors ou ils partagent des valeurs identiques en matière de liberté, de droit de l’homme et de respect de l’état de droit. D’autres, acteurs eux aussi de droit international de plein exercice, sont des partenaires, des pays que la France ne peut ignorer et avec lesquels elle se doit de dialoguer, que ce soit pour des raisons stratégiques (ex. Russie, Iran, etc.) ou économiques et commerciales (Arabie saoudite, Chine, etc.), les deux se confondants parfois.

Mais alliés ou non, tous sont des compétiteurs économiques. C’est à l’aune du respect par ces derniers des règles de fair competition qu’il convient aujourd’hui d’apprécier la solidité des relations qui nous unissent.
 
 
Sans doute, tout n’est pas perdu. Quelles sont les raisons d’espérer un sursaut de la France ?

Il n’est pas surprenant que les grands projets industriels européens comme Airbus ou Arianespace soient nés en France. Ni que notre pays ait été capable de lancer des programmes nucléaires ou de transport en train à grande vitesse de premier plan. La France, en effet, a un vrai savoir-faire en matière scientifique qui contribue à la maintenir dans le peloton de tête des nations les plus innovantes. De son côté, son rayonnement culturel, héritage d’une histoire longue, conforte-lui un soft power et une image internationale dont peu de pays peuvent se prévaloir.

En revanche, ce qui manque à notre pays, c’est une ambition partagée, un nouveau roman national qui pourrait mobiliser le pays. Pour ce faire, il faudrait que nos élites du moment sortent de leur posture de renoncement, toujours dans le déni et l’autodénigrement. Aveugles aux potentiels du pays, aux attentes de nos concitoyens et à leur capacité à s’engager dans un projet fédérateur. Nos élites actuelles ont sans doute été trop gâtées par la vie, héritiers d’une France reconstruite à force de travail et d’engagements par nos plus anciens... Mais je vois émerger une jeune génération plus ambitieuse, consciente de la dangerosité croissante du monde et volontaire pour agir et ressusciter un leadership français. C’est ce qui me rend finalement optimiste pour notre pays.

 





1.Posté par Nevada le 11/01/2022 11:33 | Alerter
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Ce manque de volonté, comme vous dites, est en réalité une trahison assumée envers notre pays, au profit comme toujours de ceux qui tiennent les manettes économiques: les grandes banques centrales et ceux qui les dirigent. Depuis des décennies, ces derniers ont mis leurs pions en place dans tous les endroits stratégiques. Ils verrouillent tout, y compris l'information et donc le cerveau des peuples..

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