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Pierre Bergounioux : « Les gouvernements, de droite comme de gauche, ont accompli le tour de force, depuis un demi-siècle, de ne rien changer à l’ordre des choses »





Le 17 Mai 2019, par La Rédaction

Pierre Bergounioux, ancien élève de l’École normale supérieure, est écrivain, sculpteur et enseignant, il vient de publier le livre « Faute d’égalité » chez Gallimard. Il répond aux questions du JDE.


Photo Catherine Hélie © Éditions Gallimard
Photo Catherine Hélie © Éditions Gallimard
Pierre Bergounioux vous êtes un observateur averti de l’évolution du paysage politique. Pouvez-vous nous faire part de votre réflexion sur les origines et la signification du soulèvement social que la France connaît ces derniers mois.

Je suis surtout un vieux monsieur qui s’est éveillé à la politique en 1968 et constate, accablé, depuis lors, le recul et la ruine des grandes espérances qui avaient illuminé ces lointaines années. Le socialisme réel, en URSS, s’est désintégré. Les partis communistes des pays développés ont été marginalisés. La troisième composante des forces progressistes – les mouvements de libération nationale- a amorcé une dérive confessionnelle catastrophique.

C’est à cette succession ininterrompue de déconvenues et de revers, de faillites que je serais tenté d’attribuer le soulèvement de novembre. Les gouvernements, de droite comme de gauche, ont accompli le tour de force, depuis un demi-siècle, de ne rien changer à l’ordre des choses, à la distribution. Les mêmes disparités, la même injustice demeurent, et la même aspiration à une autre répartition des biens et des pouvoirs, la même passion de l’égalité. On a fini par désespérer de la politique officielle, des institutions, des partis traditionnels, des organisations professionnelles et porté les revendications sur un terrain inusité, en rase campagne, comme au temps des jacqueries, ou dans les beaux quartiers, en place de la classique perspective Nation-République.

Au regard de l’histoire, quelle est la particularité du mouvement des gilets jaunes de votre point de vue ? 
 
Les ambiguïtés du mouvement en découlent. Il rassemble, autour d’exigences concrètes, précises, pressantes, des groupes, des classes pareillement victimes de la politique conservatrice menée depuis cinquante ans, mais qui, ces groupes, ont toujours divergé sur les voies et moyens d’agir. Les uns, salariés, agents de la fonction publique, étaient et restent mus par des valeurs de gauche, républicaines, universalistes, allons-y, généreuses, les autres, artisans, commerçants, petits patrons, portés vers l’extrême-droite, chauvins, racistes, réactionnaires. L’urgence présente a transcendé, sans les abolir, ces anciens partages. Ils travaillent, en sous-main, le mouvement et expliquent quelques-unes de ses particularités les plus remarquables, l’absence de porte-parole attitré, d’organisation bureaucratique, d’ambitions gouvernementales, de programme politique, de philosophie…

Que pensez-vous de la situation en Europe et plus généralement de la montée des populismes dans le monde ?
 
Le basculement à droite de l’Europe, du monde fait suite à l’échec historique du socialisme, à la mort de l’espérance née, voilà cent deux ans, de la révolution d’Octobre. Il n’y avait plus que du bonheur à espérer. Il a fallu déchanter. En l’absence d’avenir, on se replie sur le passé, la patrie, la religion, à quoi j’ajouterais le sport et le portable.

Gardez-vous néanmoins l’espoir d’une évolution enfin positive ? L’avenir des démocraties est-il irrémédiablement compromis ?  
 
Si la production de la vie matérielle reste déterminante en dernière instance, la contradiction entre le travail mort et le travail vivant, le capital et le salariat ne peut pas, en principe, ne pas éclater, briser les actuels rapports sociaux. Si tel n’est pas le cas, tout est perdu. Shakespeare a confié à Macbeth, voilà quatre siècles, le soin d’énoncer, dans sa course à l’abîme, l’absurdité de notre destinée : « La vie est une histoire débitée par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et dénuée de signification ».

Editions Gallimard
Editions Gallimard



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