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Pierre Blanc, Jean-Paul Chagnollaud, "Le rendez-vous manqué des peuples"





Le 10 Février 2022, par Bertrand Coty interview

Pierre Blanc est Professeur de géopolitique à Bordeaux Sciences Agro et Sciences Po Bordeaux, il est chercheur au LAM (sciences po/CNRS) et Consultant auprès du CIHEAM (centre international des hautes études agronomiques méditerranéennes). Il est également rédacteur en chef de la revue Confluences Méditerranée.
Jean-Paul Chagnollaud est professeur de science politique, ancien doyen de l'UFR de droit de l'Université de Cergy-Pontoise et directeur de la revue internationale Confluences-Méditerranée.


Pierre Blanc, vous publiez avec Jean-Paul Chagnollaud, aux éditions Autrement, Le rendez-vous manqué des peuples. Vous faites le bilan de l’échec des révolutions populaires. Quelles en sont les causes profondes?
 
Elles sont bien sûr multiples. Certaines se retrouvent partout d’autres sont évidemment liées au contexte historique dans lequel elles se produisent.

Dans le livre, nous insistons sur une distinction entre les révolutions partisanes et les révolutions citoyennes. Les premières sont organisées, planifiées, dirigées et fondées sur un corpus idéologique plus ou moins structuré. Toutes ont un chef et n’hésitent pas à recourir à la violence : en Chine avec Mao, en Russie avec Lénine, à Cuba avec Castro, en Iran avec Khomeini….

Les révolutions citoyennes ont des caractéristiques opposées : pas de vision globale, pas d’organisation, pas de leader, pas de violence… Ce sont des citoyens révoltés qui sont unis pour le renversement d’un dictateur (le fameux « dégage »), mais qui n’ont aucune idée pour la suite ou plutôt qui ont tous des idées très différentes.

Dès lors, ces révoltions se heurtent à la violence de l’appareil d’État et donc souvent de l’armée qui utilisent tous les moyens, sans aucune limite, comme en Syrie par exemple. Cette profonde division du mouvement, son incapacité à vraiment s’organiser et cette énorme asymétrie dans les rapports de force expliquent une bonne part des échecs constatés un peu partout. A cela il faut ajouter que les régimes en place ont tous été soutenus par des puissances étrangères attachées à des formes de stabilité qui servent leurs intérêts (l’Iran en Syrie et en Irak, la Russie en Syrie, l’Arabie saoudite au Bahreïn et au Yémen, la Chine à Hong Kong, etc.).
 
En quoi la notion de «peuple» peut-elle être qualifiée de complexe?
 
C’est un terme que chacun peut appréhender comme il l’entend. Il n’y a aucune définition spécifique. Le mot peut être intégré à tous les registres : libéral, fasciste, communiste, identitaire, révolutionnaire… Pierre Bourdieu disait : « c’est un concept à géométrie variable… chacun peut en manipuler l’extension pour l’ajuster à ses intérêts, à ses préjugés ou à ses fantasmes sociaux ».

On pourrait ajouter que son utilisation a une fonction majeure pour tous ceux qui l’utilisent : procurer de la légitimité à leur action politique. Ces locuteurs/leaders prétendent parler au nom du « peuple » et non en leur nom propre. Ils ne veulent pas prendre le pouvoir pour eux-mêmes, mais bien au nom et pour le bien du « peuple ». Ce faisant, ils se procurent une importante ressource de légitimité qui fonde leur posture politique sachant que ces locuteurs/leaders s’appuient sur une masse de militants toujours disposés à les soutenir et donner ainsi l’illusion qu’il y a bien là un peuple en mouvement. C’est d’ailleurs une des fonctions majeures des grands meetings politiques où le leader peut ainsi donner l’impression ou l’illusion que le « peuple » est avec lui alors qu’il parle seulement devant quelques milliers de personnes…
 
 Dans cette perspective historique, le populisme vous paraît-il être une fatalité? En quelque sorte la marque de la fin des illusions?

Le populisme est un style politique plus qu’une idéologie. D’ailleurs la prétention qui caractérise un leader populiste à se prévaloir d’un lien direct avec le peuple peut s’articuler avec des aspects programmatiques différents, aussi bien de gauche que de droite. Constatons quand même que, dans ce moment historique particulier, le populisme de droite prévaut.

Si ce populisme est effectivement en vogue aujourd’hui, il ne procède bien sûr en rien d’un fatalisme, mais de causes plurielles et qui agissent concomitamment. Par exemple en Europe, les inégalités territoriales et sociales, la peur du déclassement et la crainte de l’avenir combinées au sentiment d’insécurité culturelle, d’autant plus fortement ressenti que la démographie stagne et que le spectre des migrations est instrumentalisé, constituent la matrice de ce vote. Mais tout cela est largement amplifié par la crise de la démocratie dont il ne faut pas confondre les symptômes (la désaffiliation partisane et l’abstentionnisme par exemple) des causes, comme le problème de l’insuffisante représentativité, l’érosion de la culture politique, l’affaissement des valeurs communes, le rétrécissement des réelles alternatives politiques par-delà les alternances -pensons à la pusillanimité de la social-démocratie - et la montée en puissance de la démocratie d’opinion au détriment de la démocratie représentative que favorise l’évolution du champ médiatique (chaînes privées, internet).

L’incubation de cette séquence populiste se situe donc à la croisée des souffrances sociales, des craintes culturelles sans oublier les dérives médiatiques. Depuis les chaines en continu à la sphère internet on tend à tribaliser le corps social, polariser et hystériser les débats, désacraliser les figures d’autorité, donner une prime à l’immédiateté des déclarations sur les débats de long terme et parfois à égarer les citoyens - pensons aux fake news. Dans d’autres contextes comme en Inde, en Israël, au Brésil, en Turquie, la survenue du populisme, en l’occurrence un national-populisme, les causes peuvent s’alimenter en plus de raisons plus géopolitiques.

Ce populisme n’est donc pas la marque de la fin des illusions, mais il est en particulier le signal d’une crise des démocraties auxquelles il faut urgemment redonner de la vitalité. Le chantier est gigantesque. Il passe entre autres par lavènement de politiques fiscales plus justes, la lutte contre les pauvretés, la lutte contre le « populisme numérique », la réhabilitation de la nuance dans le champ médiatique pour sortir de lhystérisation, la réforme des institutions pour les rendre toujours plus représentatives, la construction dun « patriotisme inclusif », pour reprendre lexpression de Yascha Munk, et qui combine lutte contre les discriminations et ressourcement à des récits collectifs renouvelés.
 
 



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