Journal de l'économie

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Pierre Fayard : "Comprendre et appliquer Sun Tzu"





Le 8 Décembre 2022, par Bertrand Coty interview

Ex-journaliste scientifique, anciennement détaché au Ministère des Affaires Étrangères au Brésil et au Pérou, aïkidoka 4e dan et professeur émérite des universités, Pierre Fayard enseigne la stratégie à travers ses déclinaisons culturelles chinoise & japonaise, étasunienne & brésilienne. Auteur de livres de stratégie, son best-seller vendu à près de 50 000 exemplaires dans sa version française, Comprendre et appliquer Sun Tzu. En 37 stratagèmes est disponible en anglais, italien, portugais et roumain.


Pierre Fayard, vous éditez la 5e édition chez Dunod, de Comprendre et appliquer SUN TZU.
Pourquoi cette référence reste-t-elle aussi présente dans notre pensée stratégique moderne ?
 
Ce traité est particulièrement adapté à la réalité « véloce, incertaine, complexe et ambiguë » que nous connaissons aujourd’hui. Que cela soit pour s’inspirer ou se défier de ses enseignements, il est impératif de les adapter pour les rendre compréhensibles et applicables dans la vie personnelle comme professionnelle. Dire que « l’art de la guerre est comme l’eau qui fuit les hauteurs et qui remplit les creux » est une chose, l’interpréter en est une autre. C’est ce que j’ai cherché à faire à partir d’un autre classique chinois : Le Traité des 36 stratagèmes en fusionnant les deux enseignements.
 
Bien qu’écrit en chinois par un Chinois pour des Chinois, d’une manière imagée très chinoise il y a quelque vingt-cinq siècles dans un pays rural et féodal déchiré par des guerres intestines, L’Art de la guerre de Sun Tzu fait aujourd’hui référence sur les cinq continents en dépit de son creuset culturel fort éloigné de l’Occident. Pourquoi donc ? Dans la réalité contemporaine où les interdépendances réfrènent les conflits ouverts, où les crises deviennent la norme et où les ordres établis sont bousculés par des innovations et des aspirations à des changements profonds, il constitue une alternative, souvent indirecte, à des stratégies frontales coûteuses et hasardeuses en termes de pérennité.

Vous mettez en exergue trois principes centraux de cette pensée : l’économie, le paradoxe et l’harmonie. Comment ces principes cohabitent-ils ?
 
En amont de ces principes, il est conseillé de mettre temporairement entre parenthèses ses propres objectifs pour identifier le plus librement possible les potentiels qu’offrent les situations de concurrence ou de conflits, leurs contextes et leurs parties prenantes. Cet effort d’intelligence relève d’une orientation stratégique dite « en fonction » et non « a priori » qui cherche à imposer une volonté ou un plan de l’extérieur. Pour Sun Tzu, la meilleure des stratégies est invisible, et le fin du fin de l’art de la guerre est de ne pas avoir à la faire, car « les armes sont des instruments de mauvais augure à n’utiliser qu’en ultime recours ». Quel bénéfice que la conquête de ce que l’on détruit ?
 
Les ruses, voire une diplomatie occulte, sont des voies royales pour le stratège suntzien qui,"en se connaissant et en connaissant son ennemi n’est jamais vaincu », car il sait où, quand et comment s’engager ou bien se retirer en préservant ses moyens pour des temps où la Roue de la Fortune aura tourné sous l’effet de la dynamique complémentaire du yin et du yang. Ces principes livrent des éléments de méthode pour décrypter et appliquer les enseignements de Sun Tzu.

L’économie insiste sur la quête d’une efficacité à moindre coût par l’identification et l’usage des potentiels qu’offrent les situations de conflits ou de concurrences ainsi que leurs parties prenantes. Le stratège suntzien n’agit pas seul, mais avec le concours de moyens extérieurs, volontaires ou involontaires, qui lui font économiser et optimiser les siens dans une complicité tacite ou explicite. Ce n’est pas parce qu’un autre s’oppose à lui qu’il ne peut le faire contribuer à sa stratégie de manière implicite.
 
L’harmonie ne signifie pas subir, mais se fondre dans les circonstances pour mieux les orienter ou les manipuler. Plutôt que de s’opposer à la force, le dix-neuvième stratagème (travailler en montagne) recommande de lui retirer son point d’appui le plus en amont possible, car cela est plus efficace et économique. En se coulant dans les contours des situations sans offrir d’aspérités et sans rendre sa volonté distincte du cours apparent des choses, on prive de points d’appui ses opposants. Ensuite, « c'est en s’adaptant aux changements de son adversaire que le stratège se procure des occasions de victoire ».
 
Le paradoxe transforme adversités ou concurrences en alliées. Dans les angles morts de leurs convictions, habitudes, représentations et croyances non remises en cause, le stratège agit avec surprise et sécurité dans ce que l’opinion générale considère comme non avenu, hors sujet ou carrément impossible. Le Traité des 36 stratagèmes recourt sans compter au paradoxe : Cacher dans la lumière (stratagème n° 1), Créer quelque chose à partir de rien (stratagème n° 7), Savoir perdre pour gagner (stratagème n° 11), Lâcher pour saisir (stratagème n° 16), S’allier au diable pour servir Dieu (stratagème n° 23), Rendre l’inutile indispensable (stratagème n° 30)…

Pourrions-nous dire que nous sommes dans une époque de « chaos fertile » ? 

Ordre et chaos sont interdépendants, ils se contiennent en germes l’un dans l’autre selon des proportions évolutives plus ou moins variables et durables. Le destin du chaos est d’impulser un ordre nouveau, quand celui de l’ordre est de développer une tendance au délitement progressif. Il est stratégique d’identifier les lieux et moments de ce double mouvement de mutation pour l’accompagner, l’amplifier ou bien le réfréner en connaissance de cause. C’est une affaire de positionnement pour coïncider avec des propensions favorables et se prémunir par rapport à celles qui ne le sont pas. Épouser la puissance novatrice du chaos en lui donnant un sens, une direction, le rend fertile alors que l’entropie d’un système, son désordre interne croissant pour parler en physicien, frappe l’ordre de stérilité.
 
L’intitulé traditionnel chinois de ce cinquième stratagème incite à « Piller les maisons qui brûlent ». Il fut nommément recommandé par Deng Xiaoping pour inciter les entreprises chinoises à aller faire leur marché dans un Occident alors secoué de crises. Les lieux et places des investissements et acquisitions chinois dans le monde illustrent avec éloquence l’application de ce stratagème. L’idéogramme chinois de « crise » associe « danger » et « opportunité ». Pour rendre La confusion opportune (stratagème n° 20) et le chaos fertile, il faut s’affranchir de l’emprise des modèles, des règles et des modalités du passé.

La lecture de ces 37 stratagèmes ne pourrait-elle pas en définitive nous rendre optimistes en nous ouvrant des perspectives 

Les exemples illustrant ces 37 stratagèmes, puisque je me suis permis d’en rajouter un, trouvent écho dans la vie personnelle et professionnelle. Ils stimulent l’imagination, le goût de l’astuce et de l’action. La capacité au stratagème, créative par nature, requiert une liberté d’esprit matinée d’une dose d’impertinence inventive. Elle procède souvent par « au lieu de… » : Au lieu d’agir de manière passionnelle, conventionnelle ou attendue, privilégier le contre-pied et prendre en compte astucieusement le potentiel des circonstances dans leurs contextes pour les remodeler. Cela dit, on ne stratège jamais en solo.

Dans cette prose de l’existence d’autres sont aussi de la partie ce qui impose la vigilance par exemple en Battant l’herbe pour débusquer le serpent (stratagème n° 13).
Cela suppose de penser autrement pour agir de l’intérieur en jouant profil bas. Contraire à une stratégie à la Rambo ou à la Poutine, les enseignements de Sun Tzu procèdent à la manière du jeu emblématique de la culture chinoise, le Weichi ou jeu de Go, par construction plus que par destruction.
 




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