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Trump VS les médias, y aura-t-il un gagnant ?





Le 19 Novembre 2020, par Lauria Zenou

Alexis Pichard est spécialiste des médias américains et auteur de l’ouvrage de référence Trump et les Médias, L’illusion d’une Guerre ? il nous a accordé une interview. Spécialiste accompli, il nous explique le processus électoral de D. Trump, pour comprendre sa défaite, mais aussi ses victoires. Alexis Pichard est docteur en civilisation états-unienne et professeur agrégé d’anglais en classes préparatoires. Décryptage de la bête médiatique que représente Donald Trump…


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- Par le déni de sa défaite, D. Trump adopte-t-il une posture médiatique ou au contraire, se pose-t-il en rempart contre les médias traditionnels ?

C’est avant tout une posture politique. Il s’agit pour Trump de contester un scrutin qu’il juge déloyal, frauduleux, vicié. Cette réaction virulente face à la défaite était prévisible. Comme je le relate dans mon ouvrage, Trump a toujours été obnubilé par la nécessité d’installer un récit autohagiographique fort duquel sont sciemment exclus les revers, les échecs personnels et professionnels. Par exemple, il n’a eu de cesse d’affirmer qu’il n’a jamais fait faillite quand, en réalité, son empire s’est bien effondré au début des années 1990 avant d’être sauvé in extremis par le gouvernement américain. Ainsi, la défaite ne fait pas partie du logiciel viriliste trumpiste qui est celui des gagnants et non des « losers ». C’est pourquoi il s’échine à les contester et à les effacer de son récit intime. Son refus de reconnaître la victoire de Joe Biden participe de la même logique de réécriture du réel.
 
C’est également une posture politique au sens où il se pose à nouveau comme la victime d’un système corrompu entièrement voué à sa perte. C’est un élément essentiel de sa rhétorique populiste depuis sa déclaration de candidature en 2015 qui s’est notamment exprimé par sa haine des grands médias, décrits comme les suppôts du système. Ces derniers jours, il a pu revitaliser ce discours à la faveur de l’annonce par les médias de la victoire de Biden. Pour Trump, les médias n’avaient aucun droit de le déclarer vainqueur – ce qu’ils font pourtant depuis longtemps –, ils se sont substitués au peuple et ont cherché à piétiner la démocratie, car, il l’affirme, c’est lui qui a gagné l’élection grâce aux votes « légaux ». Tous les médias, même la conservatrice Fox News, subissent ainsi des bordées d’injures précisément parce qu’ils sont perçus comme les défenseurs de l’establishment anti-Trump et antidémocratiques. Et ce message fonctionne plus que jamais parmi ses électeurs les plus fidèles.

- La défaite de D. Trump aux élections américaines causera-t-elle la perte des médias anti-Trump, maintenant privés de leur rôle autoattribué de gardiens de la liberté de la presse ?

Il est probable que les médias progressistes comme CNN et MSNBC vont pâtir du départ de Trump. Alors que sous Obama ces médias avaient vécu des années difficiles en termes financiers, ils ont en quelque sorte été ressuscités par l’élection de Trump qui leur a permis de se proclamer gardiens de la liberté de la presse et de s’ériger en défenseurs de la démocratie face à un président aux penchants autoritaires. Les médias progressistes ont ainsi tiré profit des attaques quotidiennes et d’une violence inouïe du président républicain, mais surtout ils ont répondu à la violence par la violence.
Dans une posture combattante, voire partisane, rarement vue dans l’histoire du journalisme américain, les médias progressistes ont certes restauré la tradition du journalisme d’investigation, mais ils ont surtout fait preuve d’une rare agressivité, dérogeant ainsi au principe d’objectivité auxquels ils s’étaient globalement astreints jusqu’ici. Ces changements de ligne éditoriale leur a permis de dynamiser leurs ventes, de faire bondir leurs audiences, en un mot de se rétablir financièrement. Ces médias ont compris que l’anti-Trumpisme faisait vendre et s’y sont adonnés pendant 4 ans de manière quasi quotidienne. Cela ne doit pas effacer, ni minimiser pour autant la qualité du journalisme d’investigation qui a été effectué par le New York Times ou le Washington Post. Leur couverture de l’administration Trump fut exemplaire à bien des égards, à tel point qu’elle a été plusieurs fois récompensée par le Prix Pulitzer.
Nul doute que la présidence Biden sera certainement moins porteuse pour ces médias du fait de sa personnalité moins détonante, de sa pratique « normale » de la politique, mais aussi parce qu’ils ont soutenu sa candidature. Néanmoins, si Trump reste en politique, il est certain que les grands médias continueront à parler de lui tant qu’il est « rentable ».

- Vous l’aviez évoqué dans votre ouvrage, D. Trump, a-t-il été pris à son propre jeu, abusant (même dans son excessivité habituelle) d’attaques à l’encontre des médias ?

Je pense qu’il a expertement mené sa guerre aux médias, qu’il a lui-même déclarée au deuxième jour de sa présidence, dans la mesure où il a multiplié les menaces et les annonces de mesures de censure ou d’interdiction de diffusion de certains médias progressistes tout en maintenant le statu quo. Fondamentalement, comme je le souligne dans mon livre, Trump n’a aucun intérêt à mener cette guerre à son terme, c’est-à-dire éradiquer les médias progressistes, car il a trop besoin d’eux d’un point de vue politique. Ce sont eux qui donnent du corps à sa rhétorique populiste, ils nourrissent la haine de ses électeurs, les maintenant ainsi sous tension. Ils lui procurent des alibis en pagaille pour ses échecs politiques et électoraux. On l’a vu après l’annonce de sa défaite par les médias : Trump les a jetés à la vindicte populaire, considérant une nouvelle fois qu’ils agissaient en « ennemis du peuple ».
Son seul échec dans sa stratégie médiatique, c’est Fox News, son alliée fidèle contre laquelle il est parti en guerre alors qu’elle a annoncé avant CNN ou MSNBC la victoire de Biden dans l’État clé d’Arizona. Comme je le documente dans mon livre, les relations entre la chaîne et le président républicain se sont dégradées depuis 2019 alors que Fox News a commencé à couvrir la primaire démocrate, ce qui fit enrager Trump qui considère Fox News comme une chaîne d’État qui en tant que telle devrait diffuser son récit et couvrir uniquement sa présidence. Malgré ses tentatives d’inféoder Fox News et de détourner ses téléspectateurs, rien n’y a fait. La chaîne reste toujours extrêmement populaire chez les publics conservateurs. Les critiques de Trump envers Fox News demeurent disproportionnées et injustes : la chaîne n’a jamais été aussi partisane que sous son règne.

- Donald Trump, en contestant le résultat des élections, ne finirait-il pas de déconstruire le mythe de l’honnêteté du cerisier de G. Washington raconté aux jeunes écoliers américains ?

La réaction de Trump entame effectivement la mythologie glorieuse qui entoure la politique américaine. Ce n’est pas étonnant : pendant 4 ans, le président républicain n’a eu de cesse de fouler au pied les institutions, de s’arroger tous les droits, de pousser la présidence vers des extrêmes d’impérialisme que même Nixon n’avait pas atteints. Il a écorné l’image de l’exécutif et les livres d’histoire retiendront qu’il a été le 3e président mis en destitution de l’histoire des États-Unis – bien qu’innocenté par un Sénat à majorité républicaine. C’est d’ailleurs ce comportement non présidentiel plus que son bilan qui a décidé les électeurs indécis lors de la dernière élection. Sans être foncièrement opposés à sa politique, beaucoup d’entre eux ont exprimé le souhait de revenir à une pratique de la politique saine et protocolaire, où le chef de l’exécutif ne règne pas en twittant avec agressivité et où le bipartisme n’est pas une insulte. La restauration du prestige de la fonction suprême s’annonce difficile pour Joe Biden qui a promis qu’il serait un président « normal » et qu’il œuvrerait à exhumer l’« esprit américain », formule qui semble empruntée à Alexis de Tocqueville. 



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