Journal de l'économie

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Guerre économique spatiale, une seconde guerre froide ? Par Marine Jaluzot





Le 4 Mars 2021, par Lauria Zenou

Marine Jaluzot, réserviste citoyenne dans l’armée de l’air, est titulaire d’une spécialisation en Aviation et Aérospatial à HEC. Véritable spécialiste en intelligence économique, elle a lié ses domaines de compétences et a participé à la rédaction de l’ouvrage « Les nouveaux enjeux de l’Espace ». L’espace devenant progressivement un terrain d’influence de premier plan, Marine Jaluzot analyse les enjeux qui s’y tiennent. Pour cette interview, il sera question de conquête spatiale et de tensions internationales. Décryptage…


Ecoutez ici le podcast sur la première mission Apollo-Soyouz


Peut-on affirmer aujourd’hui que l’espace représente un enjeu stratégique de premier plan ?

Je pense que cette question ne soulève plus aucun doute sur la réalité de l’enjeu stratégique que représente l’espace dans l’économie d’un pays. L’accès souverain à l’espace a été reconnu comme un intérêt stratégique par l’Union européenne. Cet enjeu stratégique est devenu à double titre un enjeu prioritaire pour les états. Premièrement, la capacité d’accès à l’espace est la garantie de l’autonomie d’un pays. En effet, la capacité de lancement est un des premiers éléments de cet enjeu qui s’est durci par l’arrivée des acteurs privés tels que SpaceX ou Blue Origin. Dans cette compétition internationale, on retrouve les pays historiques : les États-Unis, la Russie, La Chine, l’Europe, le Japon et l’Inde, mais également Israël, l’Iran, les deux Corée, mais depuis peu de nouveaux pays commencent à rentrer dans cette compétition : Singapour, le Brésil, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis. Cette compétition d’accès à l’espace affiche la prise de conscience des pays de l’enjeu stratégique immense que représente l’espace. Être autonome, le plus compétitif, innovant et rentable. Deuxièmement, la capacité financière des acteurs privés leur a permis de s’affranchir, sans difficulté, des barrières à l’entrée de ce marché. C’est une véritable révolution qui bouscule les États. Ainsi, la protection des intérêts vitaux et la défense de la souveraineté d’un pays sont dorénavant entremêlées avec les intérêts commerciaux des acteurs privés.

L’arrivée de SpaceX a non seulement bousculé les acteurs historiques dans leurs modèles d’exploitation, mais les états ont découvert que ce territoire ne leur était plus réservé. Nous sommes aujourd’hui donc une compétition entre nations, états et acteurs commerciaux privés. L’enjeu stratégique est de taille pour tous, mais cette guerre s’exerce à travers la technologie, l’innovation et la capacité de nuisance ou de destruction pour garder sa puissance économique, nationale et militaire. La course est donc ouverte entre les grands fournisseurs d’internet et les États. On assiste à une multitude de lancements de satellites et à l’arrivée des nanosatellites. Des constellations de satellites montrent l’empressement des États à s’équiper et à occuper ou conquérir une position de puissance spatiale. C’est donc un enjeu prioritaire pour la sauvegarde de la souveraineté d’un pays pour préserver notamment ses activités militaires très impliquées dans l’exploitation des informations issues de l’espace. Les télécommunications et l’accès à internet s’inscrivent également dans les intérêts stratégiques de cet enjeu prioritaire.

Tous les pays ont compris que la lutte allait être forte et complexe. Cela s’observe aussi par l’augmentation des budgets consacrés au spatial et s’affirme par la création de commandements de l’espace. La France a clairement déclaré sa volonté politique d’intégrer non seulement l’espace comme un enjeu stratégique, mais aussi comme un des éléments composant sa souveraineté.  
 

La véritable guerre économique va-t-elle être celle les cyberattaques ? Risque-t-on une 3e guerre mondiale ?

Il est vrai que l’omniprésence des services terrestres liés aux nombreuses capacités satellitaires, les activités militaires, les enjeux de télécommunications et l’internet sont des cibles de déstabilisation ou de neutralisation que les États vont devoir protéger. Le défi technologique des nations va être de protéger toutes ces « data » (informations) qui transitent entre l’espace et leur réception. Ces échanges vont inévitablement augmenter et deviendront de plus en plus importants. Aucun retour en arrière n’est possible, donc la protection des réseaux et celle des flux d’informations sont au centre des enjeux nationaux. Les cyberattaques s’inscrivent comme des « armes » qui permettent un accès direct pour réaliser une action de nuisance ou de destruction, mais c’est également un moyen d’espionnage. Ainsi la possibilité de cyberattaques spatiales se décompose en plusieurs degrés d’attaques, mais complexifie les paramètres pour les satellites. Leurs fonctions sont ainsi augmentées afin de remplir leurs missions initiales, mais doivent pouvoir se protéger, se défendre et savoir si on les espionne. Pour le moment, on peut considérer que toutes ces fonctions nouvelles ne sont pas encore accessibles à tous les États engagés dans l’espace, mais il est certain que nous sommes lancés vers une guerre du cyber. On mesurera donc la résilience d’un pays par sa capacité à défendre sa souveraineté par la robustesse de ses réseaux informatiques face aux cyberattaques. Je pense que nous sommes qu’au début d’un important cycle qui ne va pas cesser d’évoluer, rendant plus complexe la protection de nos systèmes.


Comment l’Europe, et plus particulièrement la France, font-elles face à l’émergence de nouvelles puissances spatiales privées ?

L’Europe comme la France comptent parmi les acteurs historiques du secteur spatial. Dès 1961, la création du CNES a montré que la France considérait ce secteur comme essentiel à son indépendance et donc à sa souveraineté. De nombreuses industries ont accompagné ce développement économique et on compte parmi les leaders du marché spatial des industries françaises et européennes. Des fusions industrielles et des alliances ont permis également à la France ou à des pays européens de rester dans la compétition technologique mondiale. Il est certain que la concurrence reste forte et que les nouveaux acteurs privés ont durci la compétition. Les alliances avec les agences nationales sont un modèle des nouveaux acteurs privés, ce qui a redistribué les cartes permettant aussi aux acteurs « historiques » de se réorganiser à leur tour.

Est-il légitime de craindre la privatisation de l’accès à l’espace ?

Je ne sais pas si cela est légitime, mais il est certain que l’arrivée des acteurs privés dans les développements et la maîtrise des technologies liées au spatial est une révolution. Cela est d’autant plus vrai que tous ces acteurs n’étaient pas issus de cette industrie. Leurs modèles économiques se sont forgés dans des secteurs autres que le spatial. Les GAFA sont maintenant des acteurs de poids pour certains pays. Aux États-Unis, par exemple, de nombreuses interactions militaro-industrielles laissent l’emprise nationale disponible aux GAFA, les États n’ayant plus la capacité financière ou la maîtrise technologique pour rester dans la compétition. Selon Éric Schmidt, l’ancien PDG de Google, « les capacités de lobbying des GAFA sur la scène américaine restent très puissantes » et « ceux-ci auraient multiplié par cinq leurs dépenses de lobbying au cours des deux mandats d’Obama. Google a ainsi recruté près de 200 personnes issues de l’ancienne administration démocrate ». L’Europe et la France conscientes de cette invasion progressive ont commencé à entamer des actions. Elles ont mis en place des sanctions pour lutter contre les prises de contrôle et les monopoles. Cela s’approche de la limite des fonctions régaliennes d’un État. L’arme juridique reste encore sous l’autorité unique des États, mais n’oublions pas la puissance financière du lobbying.
Aujourd’hui les GAFA se trouvent confrontés à une très forte concurrence entre eux, compte tenu de leurs extensions colossales dans les domaines de la télécommunication et leurs contenus. Il est probable que certains s’affaiblissent dans cette guerre de territoire, voire disparaissent. La réglementation de l’espace par de nouveaux traités internationaux entre États cadrera, je l’espère, l’expansion sans limites jusqu’à présent de ces acteurs privés surpuissants.




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