Journal de l'économie

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Bienvenue au 21e siècle ! (4)





Le 25 Juillet 2022, par Olivier de Maison Rouge

Une Europe absente de l’histoire du futur ?
Cette contribution s’inscrit dans une large réflexion sur la place de l’Europe dans le monde qui se dessine.


Bienvenue au 21e siècle ! (4)
La première partie évoquait la guerre hybride à l’œuvre dans les nouveaux rapports de puissance : www.journaldeleconomie.fr/Bienvenue-au-21e-siecle%E2%80%89-1_a11199.html
La deuxième partie revenait sur les fondements de l’Europe millénaire pour aboutir à une technostructure sous influence www.journaldeleconomie.fr/Bienvenue-au-21e-siecle--2_a11297.html
La troisième partie traitait d’une Europe à l’épreuve de la géopolitique actuelle Bienvenue au 21e siècle ! (3) (journaldeleconomie.fr)
 
Nous abordons ici la question de l’histoire du futur, à travers ce couple singulier franco-allemand, cœur nucléaire de l’Europe.
 
Le noyau carolingien originel
 
La réalité est que cette nouvelle Dormition de l’Europe est par-dessus tout la conséquence d’une fracture du noyau carolingien originel.
 
Pour dire les choses autrement, l’Europe puise sa force dans ce duo congénital franco-allemand, elle s’efface quand cet espace devient sécable.
 
Comme l’affirme à juste titre Édouard Husson :
 
« La France et l’Allemagne font fausse route lorsqu’elles tendent à nier la diversité européenne, à vouloir uniformiser à outrance les règles pratiques ; au contraire, les périodes de convergence franco-allemande se produisent lorsque Berlin ne cherche pas à imposer ses normes à l’Europe et quand Paris prend les distances avec le biais centralisateur de son Histoire » [1].
 
C’est la raison pour laquelle les ruineuses guerres nées du nationalisme de détestation, héritage napoléonien, qui virent s’affronter l’Allemagne et la France entre 1870 et 1945, eurent des conséquences désastreuses pour l’Europe, la conduisant à une « dormition » actuelle, dans l’attente d’une future Renaissance.
 
Ce fut d’ailleurs le trouble jeu de la Grande-Bretagne, dans la seconde partie du 19e siècle, que d’attiser les tensions entre puissances continentales, et diviser les peuples européens, pour mieux asseoir son leadership. Ce faisant, l’Europe a construit sa propre perte, dont elle ne s’est pas relevée.
 
 En revanche, à défaut de pouvoir jouir d’une puissance désormais dissoute, la reconstruction de l’idée européenne fut ensuite relativement équilibrée à partir 1945.
 
Pour sa part, l’Allemagne entreprit un effort sans précédent, pour mieux façonner sa puissance industrielle et monétaire. Ce qui fut le fameux « modèle allemand ».
 
Pour parvenir à ce but, elle a abdiqué de facto le fait militaire, en raison de son histoire honteuse.
 
De son côté, la France se vouait à sa diplomatie ancestrale ce qui s’est traduit par un siège permanent au conseil sécurité de l’ONU ; elle a étoffé son réseau d’ambassades et s’est dotée de capacités de renseignement. De même, ayant fait partie des vainqueurs du second conflit mondial, elle a pu disposer de son armée qu’elle peut projeter dans tous les champs d’action et a développé la dissuasion nucléaire. À cet égard, depuis le Brexit, l’armée française reste et demeure la dernière armée constituée du continent, forte d’une discipline bien ancrée. De même, France reste la dernière puissance atomique de l’Union européenne.
 
Aussi, dans un contexte de guerre froide, l’Europe a-t-elle reposé sur un couple fécond, à l’image du dieu Janus aux deux visages, où l’Allemagne était l’épée économique et monétaire quand la France fut le bouclier armé et diplomatique.
 
A chaque force son rôle, à chaque nation son dessein tout en forgeant une Europe indépendante. Ce fut l’assise d’une forme de subsidiarité tacite, d’aucuns diront de « souveraineté partagée ».
 
Pourtant, régulièrement, l’Allemagne, épouse volage, ne négligeait pas l’attraction américaine [2]. L’Atlantisme récurrent des Teutons réduisait le choix d’une 3e voie que l’Allemagne vient tout récemment d’abdiquer concernant l’alliance stratégique européenne (militaire).
 
Un équilibre vertueux, mais au demeurant fragile
 
Pour la stabilité de l’Europe, il convient dès lors de prendre soin et de préserver cet équilibre vertueux qui doit prévaloir afin de respecter le principe des souverainetés nationales, composante essentielle de la mosaïque européenne.
 
C’est aussi pourquoi il faut s’inquiéter du Traité d’Aix-la-Chapelle du 22 janvier 2019 qui tend à débrider les velléités allemandes au détriment des ententes ci-dessus qui avaient prévalu. Cet accord franco-allemand (article 5) tend à satisfaire l’Allemagne concernant sa requête quant à disposer du siège permanent de la France au Conseil de sécurité de l’ONU, ce en violation avec le principe d’indépendance nationale affirmé par l’article 5 de la Constitution du 4 octobre 1958 [3].
 
Sans doute est-ce la raison pour laquelle dans son discours à l’École Militaire du 7 février 2020, sur la dissuasion nucléaire, le Président Emmanuel Macron a prudemment rappelé que : « La stabilité stratégique en Europe nécessite davantage que le confort d’une convergence transatlantique acquise avec les États-Unis ». Ajoutant : « Pour longtemps encore l’Europe ne pourra tirer sa force que des armées nationales » [4] .
 
C’était se souvenir de ce qui avait fait la force de la France : la diplomatie et la défense, l’un et l’autre allant de pair.
 
Pour une Europe-puissance, il faut donc une Europe stratège et indépendante. Pas celle où l’on se refuse à taxer en commun les GAFAM, où chacun joue de sa participation du dumping fiscal et social, ni celle où Bruxelles s’oppose à fusion Siemens-Alstom (déjà très diminuée par General Electric). Où les politiques énergétiques sont dictées par des intérêts immédiats. Où la taxonomie ne soit pas qu’une politique destinée à compenser les intérêts énergétiques et les erreurs stratégiques des Allemands.
 
Pas celle qui confie Airbus au seul bénéfice des Allemands ni celle qui voit les mêmes Allemands revendiquer une hégémonie budgétaire et monétaire. Les dernières velléités germaniques en matière militaire et énergétique, sans résistance française, créent une rupture systémique affaiblissant d’autant l’Europe.
 
Il faut une Europe forte qui constitue une alternative dans un monde en bascule, sinon elle encourt la dislocation. Au bord de l’abîme, dans un monde en bascule, sur fond de déglobalisation, elle n’est pas loin de la fragmentation, mais elle peut encore de relever et restaure sa grandeur.
 
Sinon l’Europe sera absente de l’histoire du futur.
 
 
Par Olivier de MAISON ROUGE
Avocat – Docteur en droit
Dernier ouvrage publié : « Gagner la guerre économique. Plaidoyer pour une souveraineté économique & une indépendance stratégique » VA Editions, mars 2022
 
[2] Voir SOUTOU Georges-Henri, La guerre froide de la France 1941-1990, Taillandier, 2018
[3] GOHIN Olivier, « Le traité d’Aix-la-Chapelle affecte la souveraineté nationale », in Le Figaro 21/01/2019
[4] Discours du Président Emmanuel Macron sur la stratégie de défense et de dissuasion devant les stagiaires de la 27e promotion de l’école de guerre.


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