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La littérature et l’art à l’heure de l’intelligence artificielle sous la direction d’Alexandre Gefen





Le 26 Juillet 2023, par Eric Przyswa chronique

Les industries créatives sont sans doute, avec l’industrie de la santé, les industries les plus impliquées dans les défis posés par l’intelligence artificielle. Si de nombreux observateurs issus du monde culturel s’attardent souvent sur la problématique de la propriété intellectuelle liée à l’impact de l’IA, très peu d’ouvrages francophones abordent des exemples de créateurs qui ont directement associé leurs travaux à l’IA.


 L’ouvrage collectif, intitulé Créativités artificielles, publié aux excellentes éditions des Presses du réel vient combler ce vide. Sous la direction d’Alexandre Gefen, directeur de recherche au CNRS et spécialiste des Humanités Numériques, ce livre présente une série d’exemples concrets et de réflexions qui peuvent s’avérer stimulantes pour de nombreux acteurs en particulier liés au monde créatif.

Kerouac à la sauce IA

Parmi les nombreux exemples artistiques que décrit l’ouvrage, on peut citer le cas de Ross Goodwin (1), artiste américain qui a créé dès 2018 un dispositif concevant de manière autonome un texte de 200 000 mots. Une grande partie de ce texte fut éditée par les éditions Jean Boîte (2) sous la forme d’un roman titré 1 the Road, livre directement inspiré du célèbre roman de Jack Kerouac : On the Road. Le dispositif mis en place par Goodwin reprend en grande partie les circonstances de l’écriture du roman originel. Ainsi l’IA génère directement le texte sur un ruban de machine à écrire ininterrompu un peu à la manière de Kerouac.

Ce texte a été conçu durant un voyage de quatre jours que l’artiste a réalisé entre Brooklyn et la Nouvelle-Orléans. Il a été écrit à partir d’un dispositif impliquant un GPS, une horloge et une caméra de surveillance. Après avoir utilisé un processus de deep learning, grâce à la lecture de classiques de la littérature américaine, l’artiste a aussi mis en place dans sa voiture des capteurs, une imprimante et un ordinateur de façon à matérialiser l’expérience in situ.

Vers une redéfinition de l’objet littéraire ?

En fait le voyage, qui sera également filmé, modifie considérablement la perception de l’œuvre littéraire dont le résultat sous forme de livre devient secondaire au regard de l’action performative réalisée en amont. L’ouvrage peut alors se percevoir comme un « simulacre de roman » et une forme de littérature générative. Ce qui est essentiel pour Goodwin, et sans doute pour de nombreux acteurs impliqués dans l’IA, c’est avant tout la « coopération » complexe entre la machine et l’humain. Mais cette coopération ne va pas de soi. Elle passe, comme l’ont montré les sociologues Bruno Latour et Michel Callon, par une série d’ajustements et d’adaptations successives.          

Selon le professeur en littérature et art contemporain Pascal Mougin, le monde littéraire reste très attaché à la « figure de l’écrivain en génie solitaire. (…). La vision charismatique du livre et un certain purisme de l’écriture n’ont peut-être pas fait l’objet de la même remise en question que leurs équivalents artistiques — ce qui explique du reste que l’art contemporain est beaucoup plus familier de l’IA que la littérature. »

En l’occurrence il s’agit de « concevoir une littérature tout à fait inédite. » Pour certains auteurs contemporains, cette dimension inédite est toute relative, car ainsi que le déclare l’écrivain Aurélien Bellanger : « Quand j’écris, c’est comme si je domestiquais ma propre intelligence artificielle. Et peu importe qu’elle soit dans mon cerveau ou dans un serveur. L’essentiel, après tout, c’est que nous nous entendions bien. » L’un des principaux biais décrit par Pascal Mougin est de considérer que l’IA soit « une agentivité autoapprenante, donc potentiellement séparée de l’humain et émancipée de sa tutelle. » En effet il n’y a rien de plus faux.

IA et de l’importance de l’humain

Paradoxalement certains artistes impliqués dans l’IA insistent donc pour mettre en relief l’importance de l’humain dans leurs œuvres. C’est le cas de l’artiste et universitaire Trevor Paglen qui cherche à démontrer que les œuvres réalisées par l’IA reflètent davantage la subjectivité humaine que des processus standardisés. Dans sa série Adversarially Evolved Hallucination il conçoit une IA qui reconnaît des images, mais qui sépare aussi le lien entre les mots et les choses. Les référents trouvés dans la littérature ou la poésie aboutissent alors à des résultats surprenants et oniriques qui vont à rebours d’une IA artistique trop souvent perçue comme formatée. Ainsi que l’explique l’universitaire Claire Chatelet : « C’est en désapprenant les IA à voir, en les obligeant à méconnaître, que Trevor Paglen rend visibles les nombreux processus à l’œuvre derrière les images qu’elles produisent et par là nous permet d’appréhender la dimension politique des IA et tout système de vision industrielle. » 

Reste à connaitre la réceptivité des lecteurs et des médiateurs artistiques face à de telles démarches créatives mobilisant l’IA. Car au final ce sont eux qui orienteront en grande partie, et suivant un certain nombre de dispositifs hétérogènes, le positionnement des œuvres concernées et leur popularité.
 

Eric Przyswa

Eric Przyswa est consultant en affaires publiques dans le secteur du numérique, de l’industrie et des risques (risk05). Il est aussi impliqué dans des travaux éditoriaux qualitatifs. Il a été par le passé chercheur à Mines ParisTech et consultant marketing. Formation : Docteur en gestion, Dauphine et Sciences Po Paris. https://www.risk-05.com

[1] Aurélien Bellanger : chronique du 14.12.2018 sur France Culture.
[2] https://paglen.studio/2020/04/09/hallucinations/




 

Créativités artificielles — La littérature et l’art à l’heure de l’intelligence artificielle sous la direction d’Alexandre Gefen, Presses du réel, mars 2023, 264 pages, 15 euros.



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