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Philippe Cahen : « le Chaos de la prospective et comment s’en sortir »





Le 1 Septembre 2023, par Bertrand Coty interview

Philippe Cahen est prospectiviste, il vient de publier aux éditions Kawa : « Le chaos de la prospective et comment s’en sortir ».


Philippe Cahen
Philippe Cahen
Philippe Cahen, vous publiez aux éditions KAWA, « le Chaos de la prospective et comment s’en sortir ». Pourquoi le chaos ?

Depuis 20 ans, très précisément, je recueille des signaux faibles du monde économique, social, environnemental, etc.
Un signal faible n’est pas un titre de l’actualité, mais des faits paradoxaux (contre la doxa) induits, donc le plus souvent cachés. Une information, un fait, induit des signaux faibles qui peuvent être contradictoires. Alors que ce qui en est déduit conforte l’information de départ.

Ainsi, dès la première Lettre des Signaux Faibles parue début septembre 2003, j’annonçais la fin des grands hypermarchés ; dès octobre 2005, je mentionnais l’affaiblissement possible du Golf Stream pouvant aboutir à des températures extrêmes froides en hiver en Europe proche Atlantique, chaudes en été. Il s’agissait bien alors de signaux faibles, car non déduits de la doxa du moment.

Et effectivement, ces deux exemples parmi d’autres que je développe pour des entreprises brisent la pensée linéaire – on appelle cela aussi « la zone de confort » - et donc la perception du futur. DES futurs sont à imaginer. Des futurs contradictoires, chaotiques par leurs incertitudes.

Un simple regard depuis 2020 (pandémie de Covid-19, accélération brutale de la transition numérique, rupture massive de production de semi-conducteurs, la Russie envahit l’Ukraine, rupture de fabrication de la moutarde, accélération de la hausse des températures, retour d’inflation, etc.) démontre le monde chaotique dans lequel nous évoluons.

Donc oui, le futur est chaotique à imaginer. Donc oui, la prospective – essentiellement les chemins du futur choisis par l’entreprise – est un exercice chaotique et obligatoire des entreprises pour choisir son futur plutôt que de le subir.

Vous parlez de l’agnotologie, la science de produire de l’ignorance. La crise du Covid et le complotisme qui a fait florès à ce moment précis n’en sont-ils pas le paroxysme désarmant ?

Dans ce monde chaotique, l’Homme a besoin d’être rassuré.
Dans le monde de la seconde moitié du XXe siècle, les doctrines politiques (communisme, capitalisme, etc.) pour l’essentiel se chargeaient des affirmations « incontestables » et étaient diffusées par quelques médias contrôlés (presse, radio, TV). On se souvient des fabricants de tabac qui enseignaient volontairement l’ignorance des dangers de celui-ci.

Depuis le début du XXe siècle et plus spécialement depuis une petite dizaine d’années, ce sont les « médias sociaux » (Facebook, ex-Twitter, Instagram, Telegram, TikTok…) qui inspirent les médias officiels contrôlés souvent par manque de journalistes dignes de ce nom. Et ces médias sociaux ne sont pas contrôlés tout en copiant les médias officiels avec des « journalistes » autoproclamés. Par le jeu des algorithmes, à l’intérieur de ces médias, « qui se ressemble s’assemble » : chaque groupe rassemble sa pensée unique et rejette ses contradicteurs. En janvier 2022, je développais ce sujet avec des exemples concrets sur la « transition énergétique » :https://www.journaldeleconomie.fr/Plutot-avoir-tort-avec-Sartre-que-raison-avec-Aron_a10856.html

Par un effet chimique, les rejets sont de plus en plus violents. Le complotisme y trouve son miel. Ainsi, si 9 % des Français pensent que la terre est plate – sont platistes –, 16 % des 11-24 ans le sont (IFOP, génération Toctoc, janvier 2023), 29 % de ceux qui utilisent TikTok comme moteur de recherche (21 % pour YouTube). Ici, les influenceurs qui portent bien leur nom affirment avec assurance tout et n’importe quoi en imitant les professionnels.

Le complotisme développé pendant la crise du Covid n’est qu’un petit exemple de celui développé aujourd’hui. Enseigner l’ignorance est un sport qui rapporte gros en argent pour les influenceurs, en manifestants pour les contestataires de toutes sortes, en voix espérées pour les politiques.

Oui, nous nous trouvons devant un paroxysme désarmant. Mais nous ne savons pas si le paroxysme du complotisme et de la mauvaise information est atteint.
Paradoxalement, mais il y a une forme de logique, plus le savoir est disponible, plus on va vers l’affirmation la plus concise et mémorisable. L’agnotologie a de belles années devant elle !

La prospective n’est-elle pas dépassée par la vitesse des évènements naturels autant que techniques et qui nous submerge. En définitive n’est-ce pas le temps qui nous fait le plus défaut ?

Par nature la prospective d’une entreprise est à réajuster en permanence.
Dans les années 60 c’était chaque 10 ans. Dans les années 2000, chaque 5 ans. Aujourd’hui, chaque année ?
Effectivement, les évènements naturels autant que techniques nous submergent. Mais aussi les événements géopolitiques, sociaux, voire psychologiques. Regardons le monde de l’an 2000 et celui d’aujourd’hui… c’est le grand écart ne serait-ce qu’avec le téléphone mobile…

Le temps nous ferait défaut ?
C’est la notion même de temps qu’il faut changer. Dans « Le chaos de la prospective et comment m’en sortir », je m’intéresse au temps sous deux rapports : d’une manière générale à son accélération ces dernières années – c’est ce qui se passe dans le temps long - et dans le rapport au temps et au travail – c’est ce que l’on fait de son temps court.

Un natif de 1980 passera environ 11 % de sa vie hors sommeil à travailler, 18 % pour un natif de 1950. Et pour certains, c’est encore trop de temps de travail !
Je ne vous rejoins pas : le temps fait défaut ??? Le temps pour quoi faire : ma seconde partie du livre interroge : comment s’en sortir.

Vous parlez également de frugalité et de sobriété. Quel est votre point de vue sur la pensée attribuée à Epictète : « être riche n’est pas avoir de grands biens, mais peu de besoins » ?

Il y a 2000 ans, Epictète vivait de peu, une masure avec une table et une paillasse. Dans les années 1970, Maslow a établi une pyramide des besoins dont le fondement sont les biens matériels. Pour l’un comme l’autre l’immatériel a une place considérable.

Aujourd’hui, les biens matériels n’ont plus de valeur. Un prix tellement bas que la valeur du travail humain a disparu. Un pauvre d’aujourd’hui - dans le monde occidental - est un riche d’il y a un siècle : un kilo de viande, téléphoner, se déplacer de 1 000 ou 2 000 km est sans comparaison.

C’est le thème et la réponse de la seconde partie du livre : comment s’en sortir.
Les besoins du kilo de viande, de téléphoner, de se déplacer de 1 000 ou 2 000 km sont-ils impératifs.
La sobriété serait de répondre par moins de consommation, par exemple par la suppression.
La frugalité est de consommer mieux en revenant aux fondamentaux de la consommation.

Pour sortir du chaos prospectif qui est le nôtre aujourd’hui, il faut se placer immédiatement pour les vingt ans qui viennent dans une position plus modeste sans pour autant sacrifier notre confort de vie, mais surtout sauver le monde de la génération qui nous suit.




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