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Qui était Dick-May ?





Le 28 Juin 2019, par Serge-Allain Rozenblum


Dick-May
Dick-May
Pas question de « littérature de blasés » pour Jeanne Weill qui, dans la foulée de ses introductions aux écrits du comte de Chambrun, se lance dans les lettres. Il lui convient de se choisir un nom de plume. Un usage courant pour les femmes écrivains. L’institutrice Jeanne Lapauze signe Daniel Lesueur, et même la féministe polonaise Marya Cheliga fait jouer ses pièces de théâtre à l’ombre de Jerzy Horwat. Une coutume illustrée par George Sand, baronne Dudevant, sans remonter au vicomte de Launay, alias Delphine Gay.

Alors, un pseudonyme. Pas un banal passe-partout tel Jacques Morel (madame Edmond Pottier). Quelque chose d’enlevé comme Léo (Victoire Léodile Bera). Ou d’imagé à l’instar d’« Étincelle » (la baronne Double) ? Plutôt une référence. La référence à un auteur. Un de ceux qui ont peuplé son enfance.

Un favori de sa jeunesse. Comme Karl May. Ses romans d’aventures au Far West comme au Proche Orient, en Chine ou en Amérique du Sud, l’ont tant charmée. Ses héros tels Old Shatterland et l’indien apache Winnetou combattent pour le droit et la paix, triomphent toujours du mal et constituent des modèles de fraternité. En outre, l’auteur allemand offre de multiples facettes : roman, théâtre, poésie et même chant. Un autre auteur qu’elle chérit, l’Anglais Charles Dickens, en ajoute d’autres encore à sa palette. Le romancier a dirigé des journaux, créé une société littéraire ainsi qu’une troupe de théâtre, effectué des tournées de conférences et de lectures publiques de ses œuvres. Ses témoignages sur l’Angleterre victorienne de Monsieur Pickwick l’ont fait rire, mais aussi pleurer sur le sort d’Oliver Twist et de David Copperfield pendant la révolution industrielle. L’écrivain « compatissait avec les pauvres, les souffrants et les opprimés », comme le souligne son épitaphe. Ses Grandes Espérances incarnent celles de Jeanne Weill. Et lui aussi, comme Karl May, a eu recours à divers pseudonymes.

Alors, se référer à « ce Dickens que M. de Chambrun aime d’une si vive tendresse »[1]  ? Ou à Karl May qui – comme le comte de Chambrun – a souffert de cécité dans sa prime jeunesse ? Et pourquoi pas aux deux ? Charles Dickens et Karl May. Dickens et May. Et les unir pour s’abriter sous leurs ailes communes. Dickens et May. Un trait d’union scellera la double référence. Comme un parrainage : « Dickens-May ». Ou plus bref et moins ostentatoire : « Dick-May » qui sonne mieux. Plus enlevé, plus alerte. Qu’importent la dessinatrice Alice Dick-Dumas et l’actrice Jane May. Pour Jeanne Weill, il s’agit du monde des lettres.

Donc « Dick-May ». Une composition originale – et facile à retenir par de futurs lecteurs. Et pas « Jeanne Weill », fille de grand rabbin, alors que le violent pamphlet antisémite de Édouard Drumont, La France juive, bat des records de librairie.
 
[1] Dick-May. Introduction, in Clarisse Bader, Le Comte de Chambrun. Ses écrits politiques et littéraires, op. cit. p.26.




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