Journal de l'économie

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Vérités et mensonges ou le triomphe de l’ultracrépidarianisme





Le 26 Novembre 2020, par Nicolas Lerègle

« Vérité et mensonge au sens extramoral » de F. Nietzsche est un ouvrage (1873) posant une claire distinction entre l’intellect – créateur d’abstractions perçues comme des réalités – et la connaissance. Le raisonnement se poursuit en proposant deux catégories de vérité, la vérité morale, on parle de véracité à savoir une vérité fondée sur des connaissances établies et partagées par sa communauté d’appartenance, et la vérité au sens extramoral fondée sur les connaissances par les sensations qui sont donc distinctes d’un individu à l’autre au sein d’une même communauté. On peut penser que si Nietzsche vivait aujourd’hui il ajouterait certainement une catégorie supplémentaire celle de la vérité au sens amoral, c’est-à-dire une négation de la véracité au profit d’une démarche sensationnelle de propagande et de communication.


Image Xphere
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La vérité et le mensonge sont intrinsèquement liés à notre nature. Traditionnellement si la vérité s’affiche, le mensonge lui se devait de rester secret et d’être, autant que possible, maquillé pour ne pas apparaitre. Il était communément admis que cet entre-deux permettait de sauver les apparences et de poursuivre entre États comme entre personnes des relations normales pour ne pas dire civilisées.

Le moins que l’on puisse dire est que, depuis quelques années, ce souci des apparences a volé en éclats et une nouvelle donne s’est proposée, en attendant de s’imposer, celle de la négation des faits avérés au profit d’une présentation tronquée de ceux-ci, assumée au plus haut niveau de certains États et relayée auprès des citoyens par l’entremise de tous les médias traditionnels ou non disponibles.

En peu de temps les « fake news » sont entrées dans le langage courant et il n’a pas été jugé inquiétant, outre mesure, que des médias soient vilipendés pour une objectivité considérée comme un parti pris mensonger. Comme il se doit les États-Unis ont initié cette pratique, les régimes autocratiques ayant à leur disposition une presse « aux ordres » n’avaient nul besoin de modifier leurs éléments de langage en ce domaine.

Il est intéressant, c’est à ce stade que nous versons dans le vice, de constater que cette alchimie incongrue de fausses vérités, de négation de l’information, d’accumulation d’informations qui n’en sont pas, car non étayées, de multiplication des médias et des sources ou le particulier dans son salon a autant de visibilité que le journal de référence… a su parfaitement prendre et trouver son auditoire acquis et instiller le doute dans les esprits.

Mais plus encore, nous sommes entrés dans l’ère de l’ultracrépidarianisme à savoir une tendance à voir se multiplier les spécialistes, médiatisés, de tout et rien sans pour autant en avoir ni la compétence ni la légitimité, la seule reconnaissance des réseaux sociaux, y compris ceux créés pour l’occasion, et des médias servant de caution à une expression libérée de toute inhibition face à la perspective d’être mis en défaut.

Il convient de ne pas confondre l’ultracrépidarianisme avec l’ultracrétinisme qui peut caractériser parfois les déclarations de nos hommes politiques ou des experts conviés sur les plateaux de télévision, studios de radios ou colonnes des journaux.

La crise sanitaire que nous connaissons actuellement en donne un bel exemple. Tout le monde se pose en spécialiste des maladies infectieuses cherchant à souligner la gravité de la situation ou au contraire à la minorer. Chacun a son avis éclairé sur le confinement et le déconfinement ce qui fait que personne ne peut être d’accord avec la politique menée par le gouvernement. Tout le monde attend un remède, mais la moitié de la population est réticente à la perspective de se faire vacciner rejointe en cela par certains médecins, consultés médiatiquement, qui ne semblent pas se bousculer pour être les premiers à être traités.

Les « complotistes » de tous poils s’en donnent à cœur joie sur une thématique aussi anxiogène sachant qu’ils jouent sur le velours des peurs, celle pour soi et celle des autres. Les scientifiques tant politiques que médiatiques ayant eu le bon goût de dire tout et son contraire sur le port du masque, la dangerosité du virus, les typologies de patients ou le confinement au lieu de reconnaitre, ce qui aurait été préférable, une ignorance face à la nouveauté du virus et la nécessité de se donner le temps de l’analyse n’ont pas arrangé leur crédibilité aux yeux de l’opinion publique.

L’engouement pour l’hydroxychloroquine du Pr Raoult s’est affaissé devant les preuves contraires de l’OMS, la suggestion de D. Trump de s’injecter de l’eau de Javel ou de faire des UV (il s’y connait sur ce dernier point) aussi ridicule d’apparence soit-elle a nécessité que la FDA américaine publie des avertissements pour enjoindre les Américains à ne pas tester ce remède !

Cet ultracrépidarianisme s’est développé avec la pandémie, mais touche tous les domaines de l’économie au terrorisme en passant par les faits divers. Pauvre Jonathann Daval non pas pour l’absoudre de son crime, mais il serait étonnant que la somme des spécialistes conviés à donner leur avis au cours des dernières semaines ne soit pas, d’une façon ou d’une autre, influencée les jurés.

Cet ultracrépidarianisme va redonner à la propagande toute sa force et vigueur permettant d’apporter des réponses à des questions que l’on ne se pose pas, se contentant parfois d’une opposition non argumentée comme seule opinion.
La ligne de séparation entre la vérité et le mensonge tend à se transformer en une simple ligne de crête ou un pas suffit pour exprimer une position changeante au gré des circonstances et pour se transformer en influenceur suivi s’enrichissant au fil du nombre de ses abonnés.

Il y a quelques années l’ultracrépidarianisme se manifestait lors des Mondiaux de football transformant une grande partie de la population en sélectionneur avisé ; aujourd’hui cela concerne tous les sujets et assurément ce n’est pas un progrès pour distinguer vérités et mensonges et vice versa.
 


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