Journal de l'économie

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Caroline Fattal : "Le droit de la femme au Liban est bafoué"





Le 20 Novembre 2019, par Frédérique Picard Le Bihan

Caroline Fattal est la première femme à siéger au conseil d‘administration du groupe Fattal, et fondatrice et présidente de la fondation Stand for Women. Caroline a été directrice des ventes d’Unilever Levant à 27 ans, puis a dirigé la filiale irakienne du groupe Fattal en 2014 (important distributeur de marques internationales opérant au Moyen-Orient et en Afrique du Nord), quand l’Etat islamique frappe aux portes d’Erbil où l’entreprise est installée.


Vous avez un parcours hors du commun dans un pays, le Liban, où le pouvoir économique est aux mains des hommes, comment pouvez-vous l’expliquer ? 
  
Je dois mon parcours à de très fortes valeurs qui m’ont été inculquées par ma famille: le courage, la détermination et la résilience. J’ai eu beaucoup de chance d‘être élevée dans une famille où les filles et les garçons étaient éduqués de façon identique. On nous a donné les mêmes chances à mes soeurs et moi qu’aux garçons de la famille. J’ai dû quand même me battre, sentant très jeune le système patriarcal. J’aurai dû pour mon grand père être un garçon et j’ai senti que je devais toujours faire plus et mieux. Je me suis battue tout au long de ma carrière pour faire mon chemin.
  
Nous avons des exemples de femmes dans la société libanaise qui ont réussies que ce soit dans le monde des affaires ou la politique, mais cela reste un vernis. Nos acquis en tant que libanaises sont encore très faibles, même comparés à ceux des autres femmes du monde arabe. Le classement  du Liban pour l’égalité des genres est un des plus bas au monde : 140ème sur 149 ( Gender gap report - World economic Forum – classement 2018 ).
  
Le droit de la femme au Liban est bafoué et il y a encore beaucoup de sexisme: l’accès au mariage civil est impossible, la garde des enfants  en cas de divorce est accordée aux hommes, la représentation politique de la femme est très faible. De plus, les lois sont régies par le confessionalisme religieux. L’accès au monde du travail et au financement est toujours aujourd’hui plus difficile pour les femmes.

On a vu beaucoup de femmes manifester au premier plan dans tout le Liban, vous qui vivez ces manifestations en direct, comment expliquez vous ce très fort engagement féminin ? 
  
Les femmes de tous âges, de toutes classes sociales et confessions confondues, musulmanes, druzes, chrétiennes se sont retrouvées sur les places publiques et dans les rues. Je pense qu‘il y a deux raisons, qui l’expliquent, d’abord le cri du cœur, puis la libération de la peur. 
Le cri du coeur, parce qu'il y a tellement d‘inégalités auxquelles les femmes font face, comme les inégalités salariales, la violence faite aux femmes, les mariages des jeunes femmes de moins de dix huit ans, l’impossibilité des femmes libanaises mariées à un étranger de transmettre la nationalité  libanaise à leurs enfants. Ce cri du cœur a contribué à faire descendre les femmes dans la rue. 

Elles se sont libérées de la peur, cette peur séculaire qui les retenait à la maison, les empêchait de prendre la parole. 
Les femmes sont à la tête de la révolution, elles sont au front. Cela change le regard des hommes sur les femmes libanaises. Aujourd’hui la société en général a une autre vision de la femme grâce à ce cri et à cette libération de la peur. 
 
Avec ce que vous avez vécu et ce qui se passe aujourd’hui quels conseils donneriez vous aux jeunes femmes libanaises ?   

J’aimerais dire aux femmes libanaises que nous devons être très fières de ce que nous avons déjà accompli, mais que rien n’est acquis. Le combat sera long pour nos droits et pour pouvoir changer le pays, pour que nos jeunes, nos enfants  trouvent un futur au Liban. Il faut continuer la lutte, nous sommes fières, ce sera sans doute long mais nous avons  la force et la détermination qui nous stimulent pour continuer.

Vous avez été dirigeante d’un grand groupe, et vous avez créé la Fondation Stand For Women pour permettre aux femmes d’accéder à plus de responsabilités professionnelles, quelles sont vos ambitions avec cette Fondation ?   

Mon rêve pour les femmes libanaises et toutes celles du Moyen Orient, c’est qu’elles puissent être indépendantes. Cela commence par l’indépendance économique, et donc leur inclusion dans le monde du travail ou avoir la possibilité de créer des revenus pour être libres de leurs choix. Aujourd’hui la région est en ébullition, les femmes sont dans les rues non seulement au Liban mais aussi en Irak, en Algérie. A travers ma plateforme Stand For Women, je diffuse des informations  sur la cause des femmes dans la région. J’aimerai pouvoir changer les statistiques. Aujourd’hui au Liban il y a plus de 50% de femmes universitaires et seulement 23% travaillent. Beaucoup de femmes éduquées ne travaillent pas et n’ont pas acquis leur indépendance économique. Mon ambition à travers Stand For Women est d’aider ces femmes à trouver leur voie. 

3 mots pour qualifier ce que vous vivez depuis le début des manifestations ? 
  
La Fierté : nous sommes descendues dans les rues pour réclamer l’égalité dans nos droits et nous pouvons en être fières.
Le Changement : il est là, il est perceptible. Nous avons fait entendre nos voix , avec force mais toujours pacifiquement.
La Persévérance : nous les femmes, continuerons  tant que nous n’avons pas atteint nos objectifs et acquis les droits que nous demandons. La place des femmes est dans les Conseils d’Administration, au Parlement, au Conseil des Ministres. La place des femmes est là où les décisions se prennent et là où est le pouvoir. 

Quelle est la question à laquelle vous auriez aimé répondre et que je ne vous ai pas posée ? 
  
Comment pouvons nous créer des ponts d’entraide entre femmes de tous les pays du monde ?
« Sisterhood is global » : comment peut-on créer cette vague de sororité et de changement à travers le monde ?
  
On compte sur vous pour parler du combat des femmes libanaises, des femmes du Moyen Orient et de toutes les femmes du monde qui veulent un monde meilleur.

 Instagram: Istandforwomen
  
Propos recueillis par Frédérique Picard Le Bihan  : Fondatrice et Présidente  de " Dare Women  "
www.dare-women.org

 

 




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