Journal de l'économie

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Pandémie Covid-19, le monde d'après : Petit exercice d'anticipation





Le 6 Avril 2020, par Olivier de Maison Rouge

L’intelligence économique et stratégique est tout sauf un art divinatoire. Il ne s’agit pas de lire dans une boule de cristal, de se plonger dans l’analyse du marc de café, d’ouvrir les entrailles d’un pangolin ou d’avoir le nez dans les étoiles et moins encore dans la lune.


Pandémie Covid-19, le monde d'après : Petit exercice d'anticipation
C’est avant toute chose une méthodologie - plus précisément un savoir-faire - qui permet, à partir de sources ouvertes, pour la plupart publiques, de connaître un environnement précis, d’en étudier les risques potentiels, et plus généralement de réduire l’incertitude, le tout au bénéfice des décideurs, qu’ils soient dirigeants publics ou chefs d’entreprise. Cette approche analytique repose sur trois piliers essentiels cumulatifs (car l’un sans l’autre n’appartient pas à la matière) : la veille économique et technologique, l’influence prise comme un moyen de peser sur son environnement et enfin la sécurité, à considérer davantage sous l’angle de la sûreté du patrimoine informationnel des entreprises.
 
Cette association vertueuse doit permettre aux dirigeants de se prononcer en connaissance de cause, car, selon l’expression consacrée « gouverner, c’est prévoir ».
 
Ceci nous amène à nous livrer au présent exercice d’anticipation dans le cadre de la pandémie actuelle, de manière à penser le monde qui vient. Avec l’indulgence du lecteur, nous savons que ce monde ne sera pas nécessairement tel que nous le présentons. Mais certains leviers de transformation ne manqueront pas d’apparaître.
 
Au plan géopolitique :
 
Les financiers nous annonçaient une réplique de 2008 depuis 2 ans ; la planète s’était préparée à une nouvelle crise bancaire et financière, en surchauffe.
 
Mais l’histoire nous enseigne depuis toujours qu’elle échappe aux raisonnements préécrits. Les mêmes causes ne produisent pas mécaniquement les mêmes effets. Finalement la crise n’aura pas été financière.
 
Cette crise aura été une crise sanitaire, avec un effet papillon, ouvrant la voie à une crise économique mondiale, fruit de la globalisation. Cette crise sanitaire est en quelque sorte son enfant adultérin. Nous nous acheminons ici vers une crise tout à la fois monétaire, économique, commerciale, sociale, environnementale, etc. Ces évènements majeurs constituent toujours des mouvements de bascule.
 
Nous pouvons en tirer les enseignements suivants :
 
De même que les deux guerres mondiales virent l’ascension des USA au 20ème siècle, anéantissant durablement l’Europe tombée en dormition, la crise sanitaire de 2020 sera la montée en puissance de la Chine, comme pôle alternatif, refondant un véritable bilatéralisme.
 
Cela sera peut-être l’affirmation d’un nouveau rideau de fer : économique, monétaire, commercial et technologique entre l’Occident et l’Asie traduisant un découplage entre deux zones bipolaires, s’opposant dans une nouvelle guerre froide.
 
Au-delà, peut-être que nous assisterons à un reflux encore plus marqué des Etats-Unis d’Amérique, perdant leur leadership déjà très contesté, et que, pour la première fois depuis plusieurs siècles, le centre du monde sera déplacé en extrême Orient. Ce qui traduirait un retournement sans précédent sur le plan géopolitique.
 
La Russie semble avoir d’ores et déjà anticipé cet état de fait, en partie malgré elle, à cause de l’attitude suffisante des européens à son égard. Ses intérêts sont désormais tournés vers la Chine.
 
Il appartiendra dès lors à l’Europe – sans la confondre avec l’UE qui s’effacera sans doute à cause de son impéritie – sera face à un choix crucial : découplage ? indépendance pour une 3ème voie ? vassalisation continentale indo-européenne ? Atlantisme accru ?
 
Plus largement, peut-être verrons-nous jaillir un monde multipolaire, constituées de zones régionales renforcées, à l’échelle des civilisations continentales. C’est le retour au tryptique nation-région-territoire qui a toujours formaté l’essence même des individus et des espaces.
 
En tout état de cause, assurément, c’est la fin du multiculturalisme et l’affirmation des identités face aux dérives de la globalisation effrénée qui aura agi comme un rouleau compresseur visant à la standardisation à outrance, conduisant à nier les écosystèmes propres. Cela traduit peut-être une forme d’écologie intégrale, dans toutes ses dimensions : naturelle et environnementale, culturelle, religieuse, linguistique, économique, mode de vie, alimentation, agriculture, etc.
 
Ce rebours est sans doute inéluctable dès à présent.
 
Et enfin, sur la plan politique, nous assisterons sans doute au retour du « politique » (au sens de « chose de la cité ») avec la prise en considération de la cohésion nationale et du bien-être de la population avec en parallèle la fin de la technocratie défaillante, cette « guilde des experts » cooptés du monde d’avant qui aura conduit à la faillite du monde et des peuples.
 
Sur le plan économique :
 
À la différence 2008, qui fut une crise économique qui bénéficia in fine au monde de la finance, nous allons assister à des injections , massives de liquidités dans l’économique réelle (PGE, fond solidarité, BCE, etc). Si le tissu industriel et commercial en tirera avantage, cela conduira aussi à davantage d’inflation, mettant fin au système déflationniste qui a prévalu jusqu’à présent. Ce n’est peut-être pas un mal.
 
Cette déglobalisation, devrait générer également une bien moindre ultra mobilité : risques sanitaires vont freiner les déplacements en tout genre (professionnels, tourisme de masse, migrations, etc) avec une approche plus accentuée en matière de défense de l’environnement. Là encore, on peut s’en réjouir, car notre planète devrait moins être mise à l’épreuve.
 
Cette prise en considération, suite aux mouvements de masses des populations, s’appuie sur des précédents un trop vite oubliés : que ce soit la population aztèque décimée par les maladies européennes apportées par les colons espagnols ou encore la fameuse « grippe espagnole » importée par les soldats américains en 1917 sur le territoire européen.
 
La croissance numérique devrait continuer à être exponentielle : avec le développement télétravail, les paiements sans contacts, l’accélération de la transformation numérique n’en sera que plus forte. Les habitudes et usages exceptionnels du confinement deviendront la règle.
 
Cette digitalisation en puissance, qui était déjà à l’œuvre, touchera de nombreux secteurs et dimensions : fintech, signature numérique, identité numérique, e-santé (téléconsultation, capteurs et alerte en ligne, …) etc.
 
Il faudra dès lors engager davantage de moyens en matière de cybersécurité, le recours au travail à distance ayant montré quelques perfectibilités sur ce sujet, sans parler des boulevards pour la cybercriminalité ayant affecté les hôpitaux notamment.
 
En matière sociale, on découvre les vertus du télétravail : moins de présentiel, plus de production et peut-être de compétitivité. L’immobilier professionnel sera peut-être donc moins un centre de coûts. Mais verra-t-on en retour plus de salariés précaires, voire une nouvelle forme d’uberisation du contrat de travail que le gouvernement français n’a pas hésité à engager ?
 
Tout autant, la crise du COVID-19 ne manque pas de mettre à l’épreuve notre système de santé. Nous avions toujours pensé qu’il était de type bismarkien (reposant sur la solidarité), à l’opposé du régime beveridgien (fondé sur la garantie individuelle). Cependant, notre régime n’a pas résisté à l’assaut d’un virus allogène et a montré ses propres défaillances. Cela est regrettable mais les montées de fièvres des mois précédents auraient dû alerter les responsables.
 
En réalité, premier budget de l’Etat, avec l’éducation, cela montre une consommation inconséquente au bénéfice des seules ressources humaines (dont l’implication courageuse aura été sans faille) au détriment des investissements structurels et équipements. Autrement dit, la priorité budgétaire consiste à alimenter la masse salariale davantage que l’innovation dont les ressources sont captées par les laboratoires. L’emploi des ressources et capacités financières sera fondamentalement à revoir pour une gestion durable de la santé.
 
Rappelons tout de même au passage que le confinement fut un pis-aller, faute d’avoir su conserver et financer les stocks stratégiques d’accessoires tels que gants, masques, tests, etc. Les privations de libertés de circuler, et plus largement d’aller et venir furent à ce prix liberticides, prises à l’origine par un simple décret …
 
Quant au retour au triptyque nation-région-territoire, que signe la fin du sans-frontiérisme, se traduira davantage par un localisme mettant fin à une agriculture intensive, privilégiant la production territoriale, le « consommer sain et saisonnier », la réduction des importations hors-sol et/ou exotiques etc. Une vraie transformation agriculturale verra peut-être le jour, en lieu et place d’une fausse transition énergétique.
 
 Stratégie de sécurité nationale et d’indépendance économique

Sous la pression de la finance, dans un monde globalisé, les industriels ont opté pour des délocalisations massives. Le COVID-19 a mis en évidence notre dépendance économique accentuée par cette soumission au moins-disant.
 
Aussi, les morts du Coronavirus sont-ils aujourd’hui les victimes de cette guerre industrielle : les respirateurs, les masques, les gants, les kits de test, les médicaments, … tout ce qui nous manque à ce jour, ce sont des produits de l’industrie. Et le jeu d’influence de la Chine – en chevalier blanc au chevet de l’Italie – traduit cet hégémonisme stratégique, qui doit être inversé dans le cadre de cette déglobalisation à venir.
 
Toutefois, mettre fin à plusieurs décennies de dépendance industrielle ne se résout pas par un virage à 180°. Cela se met en œuvre dans le cadre d’une doctrine stratégique intégrée à la sécurité nationale. C’est un Etat stratège qui doit être à la manœuvre.
 
Il faudra redéfinir un cadre fiscal attractif, et repenser les impôts de production qui pénalisent les entreprises et auront largement œuvré aux délocalisations et détruit le tissu industriel. La TVA sociale, outil de compétitivité devra être mise en place. Enfin, le coût du travail sera réexaminé, précisément à travers une refonte fiscale, davantage mutualisée.
 
L’indépendance stratégique mérite aussi que l’Etat soit en mesure de déterminer les filières devant viser l’autonomie et l’indépendance économiques.
 
Précisément, le « Made In France » ne se résume pas à la production du miel ou au jean en plastique recyclé. Or, les pouvoirs publics peinent encore à définir les secteurs économiques essentiels.
 
Plusieurs précédents existent : en matière de cybersécurité le régime des Opérateurs de Services Essentiels (OSE) recense déjà les activités économiques stratégiques : énergie, transports, banques et assurances, éducation, santé, eau potable, restauration collective. Pour le contrôle des investissements étrangers en France (IEF), l’Etat fixe un régime d’autorisation préalable pour l’acquisition d’entreprises stratégiques pour les mêmes activités, outre celles de la défense nationale.
 
Reste à structurer ce cadre et définir les axes cardinaux, avec une forte impulsion et un investissement juridique et financier forts.
 
Le chaos favorise la régénérescence : Louis XIV fut le grand monarque qui affirma l’autorité royale succédant aux guerres de religion et à la fronde des grands aristocrates, le Bonaparte organisateur fut l’enfant de la révolution française qui avait fait choir le trône, le général De Gaulle celui de la débâcle (1940) et de la défaite des institutions (1958). Ces figures historiques surent user et puiser dans les capacités de rebond du pays.
 
Dès lors, parce que l’industrie concourt à la prospérité nationale,
Parce que l’autonomie stratégique doit être un objectif prioritaire,
Parce que l’indépendance économique est à ce prix,
Le soutien aux secteurs stratégiques en matière de souveraineté industrielle doit être la prochaine mission assignée à l’Etat afin de répondre à la crise que nous vivons.
 

 Par Olivier de MAISON ROUGE
Avocat (Lex-Squared) – Docteur en droit
A paraître : " Survivre à la guerre économique ". Manuel de résilience (VA Editions)


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