Journal de l'économie

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Philippe Charlez : "L'utopie de la croissance verte"





Le 15 Octobre 2021, par Interview Bertrand Coty

Philippe Charlez est ingénieur des Mines et Docteur en Physique.
Expert énergéticien internationalement reconnu, il est l’auteur de
nombreux articles et de plusieurs ouvrages sur la transition
énergétique dont « Croissance, énergie, climat. Dépasser la
quadrature du cercle » paru en 2017 aux Editions De Boek
Supérieur. Il enseigne à Science-Po, Dauphine, Mines ParisTech, l’ISSEP et le Centre International de Formation Européenne. Il est aussi l’expert en questions énergétiques de l’Institut Sapiens.


Philippe Charlez, vous publiez aux éditions Jacques-Marie Laffont : L’utopie de la croissance verte. À l’heure de l’énergie chère (gaz et pétrole), vous sentez-vous conforté dans votre réflexion sur la transition énergétique ?
 
J’avais annoncé la flambée des prix du gaz et du pétrole dès mi 2019 après avoir constaté que la croissance pourtant conséquente des renouvelables (350 G$ d’investissements en 2018 et 4000 G$ depuis le début du siècle pour près de 1 TW installé) n’absorbait que 20 % de la croissance de la demande électrique contre 80 % pour le gaz et le charbon. Leur montée en puissance associée à la volonté de sortir du nucléaire en Europe (Allemagne, Italie, Espagne bientôt Belgique) et le charbon dans le Sud-Est asiatique ne pouvaient que conduire à une explosion de la demande gazière mondiale notamment en Chine.
 
Parallèlement, la chute des cours du pétrole et du gaz en 2015 avaient conduit à des sous-investissements dans l’exploration et le développement de nouveaux champs pétroliers et gaziers. Cette tendance a été largement amplifiée sous la pression des lobbies écologistes réclamant l’arrêt complet de tout développement considérant que les réserves existantes couvriraient la fin du pétrole et du gaz programmée selon eux en 2050.  Les banques ont notamment été sommées d’arrêter tout investissement dans les hydrocarbures sous peine de voir leur image dégradée et le président de l’AIE s’en est même récemment mêlé en allant dans le sens des ONGs.
 
Or, en raisonnant de la sorte, on confond naïvement réserves et production, ignorant que le déclin naturel des champs existant est de l’ordre de 4 à 6 % par an et que ce déclin est en permanence compensé grâce à la découverte, au développement puis la mise en production de nouveaux champs. Même avec une demande en baisse (ce qui n’est pas le cas pour l’instant), la stratégie consistant à arrêter l’exploration et le développement des hydrocarbures engendre une réduction massive, mais surtout structurelle de l’offre.
 
L’accroissement de la demande de gaz pour soutenir les renouvelables et la réduction de l’offre par suite du déclin des investissements ne pouvaient conduire qu’à une extrême tension des marchés européens et asiatiques et provoquer une flambée des cours. Poursuivre une telle stratégie amènerait « en un clic » à la mobilisation de 10 millions de gilets jaunes au cours des prochaines années. Les gouvernements sont donc avertis.
 
Quel serait le mix énergétique idéal selon vous ? Le tout électrique concernant l’automobile n’est-il pas une aberration pour vous ?

La croissance verte représente une dangereuse utopie que je dénonce dans mon nouvel ouvrage. Faire croire aux Européens que les renouvelables pourraient résoudre la problématique climatique et fourniraient une énergie bon marché est un mensonge idéologique qu’il faut dénoncer. Si nous persistons dans la stratégie actuelle nous convergerons progressivement soit vers des prix encore insoupçonnés du gaz et de l’électricité soit vers une société de pénurie, de pauvreté et de décroissance que prônent les verts. Imaginez une société de blackouts permanents où les respirateurs s’arrêtent au gré du vent ou du soleil ! La transition énergétique reposant sur un déplacement des énergies fossiles vers l’électricité, cette électricité ne peut reposer sur les renouvelables seuls. Ces derniers pourront difficilement excéder (hors hydroélectricité) 30 % du mix et devront être soutenus par des sources pilotables. Éliminant le charbon, ces sources ne peuvent être que le gaz ou le nucléaire et devront assurer l’autre moitié.

Les renouvelables seront exploités localement là où il y a des gisements à fort potentiel de vent et de soleil avec le support de petites unités de gaz ou de nucléaire (les fameux SMR que souhaite promouvoir le président de la République !). En revanche là où il n’y a pas de vent et de soleil, les grosses unités nucléaires comme les EPR restent la seule solution décarbonée. Je ne crois pas au modèle renouvelable global comme ce projet anglo-marocain [1]consistant à installer 10,5 GW de solaire au milieu du désert marocain pour alimenter le sud de l’Angleterre à l’aide d’un câble sous-marin de 3800 km. En dehors des pertes en ligne, cela sous-entend à terme pour l’Europe des problèmes géopolitiques majeurs notamment en termes d’indépendance énergétique. Quant aux émissions résiduelles de fossiles (plus de charbon, beaucoup moins de pétrole, mais encore une partie significative de gaz) elles devront être compensées notamment par le CCS (capture et réinjection de carbone dans le sous-sol).
 
Parallèlement aux renouvelables, le nucléaire, le gaz et le CCS (capture et réinjection du carbone dans le sous-sol) seront donc les principaux leviers pour accéder à la neutralité carbone en 2050. Une croissance « arc-en-ciel multiénergies » et non « une croissance verte » c’est ce que je promeus dans mon ouvrage.
 
Le même type de raisonnement s’applique à la mobilité. Certains vous laissent espérer que les voitures électriques à batterie pourraient remplacer en totalité les voitures thermiques. Une autre aberration oubliant de différencier courtes et longues distances. La voiture électrique est par essence une urbaine : vous chargez votre voiture la nuit et au bureau pour faire 100 km par jour. Mais sur les longues distances de plus de 200 km par jour c’est presque mission impossible. Imaginez un premier juillet devoir attendre 30 minutes pour faire le plein de votre batterie ! Vous passerez la moitié de vos vacances sur le parking de l’autoroute ! Il faut donc clairement différencier courtes et longues distances, mais aussi faibles et fortes puissances. Pour les camions, les bateaux ou les avions, l’électricité batterie n’est pas une solution crédible.       
 
Vous parlez, au sujet de l’Europe d’un « laboratoire d’exception » dans un ordre politique qui devrait être plus coopératif. Qu’entendez-vous par là ?
 
Voiture électriques, hydrogène vert, pompes à chaleur, sidérurgie à l’hydrogène, le mix du futur se composera probablement de 75 % d’électricité. Et pour de longues années encore le gaz jouera un rôle essentiel dans la génération électrique, le nucléaire ne pouvant à lui seul compenser les intermittences des renouvelables.
 
La coopération énergétique européenne n’est pas venue d’une quelconque solidarité factice entre états membres, mais de crises gazières à répétition entre la Russie, l’Ukraine et l’Union européenne. Le besoin de coopération énergétique n’est guère différent d’une escalade en montagne : « si je suis seul, je peux vivre ma vie et prendre seul mes décisions alors que si je suis encordé, je suis fortement dépendant de mes compagnons d’escalade ». En termes énergétiques, « la cordée » fait principalement référence aux énergies liées aux réseaux de distribution en l’occurrence le gaz et l’électricité. Au contraire, le charbon et surtout le pétrole voguant en « apatrides » sur tous les océans de la planète et changeant de propriétaire plusieurs dizaines de fois avant d’arriver à destination peuvent aisément vivre en « stand alone ». Dans la mesure où la transition consacrera l’électricité comme principal vecteur énergétique avec à moyen terme un important support du gaz, le Green Deal réclamera inévitablement un renforcement appuyé de la coopération énergétique entre États membres.
 
Sans pour autant se conformer à l’infâme chantage extraterritorial américain auquel l’administration Biden ne compte pas renoncer, la stratégie gazière européenne doit se dégager de l’étau russe et diversifier ses sources d’approvisionnement en profitant notamment de l’accroissement significatif de Gaz Naturel Liquéfié circulant librement sur tous les océans du monde. En mutualisant leurs achats de GNL, les Européens obtiendraient des prix plus attractifs tout en sécurisant leur approvisionnement.
 
En ce qui concerne l’électricité, malgré l’ouverture à la concurrence dès 1996, l’hétérogénéité des mix électriques et les prix très variables imposés par les gouvernements nationaux n’ont pas permis de développer un grand marché européen : l’électricité reste pour l’instant des « affaires nationales » organisées autour de monopoles naturels publics restreignant les échanges sur la grille à une dizaine de pour cent, mais profitant aussi des instabilités du marché de gros dont les prix sont alignés sur la dernière source mise en œuvre.
 
Bien qu’apparemment déconnectées de la cordée énergétique, des stratégies divergentes en termes de mobilité pourraient aussi s’avérer catastrophiques. Le pétrole régnant aujourd’hui en maître absolu sur les transports, les réseaux de distribution sont de facto homogènes. Mais imaginons à moyen terme des stratégies européennes non concertées sur les nouveaux moyens de mobilité conduisant l’Allemagne à favoriser la mobilité électrique, la France l’hydrogène et l’Italie les biocarburants. Une promenade transfrontalière deviendrait cauchemardesque !
 
Contrairement à une idée reçue, les démarches nationalistes ne sont aucunement en phase avec une transition énergétique efficace.
 
[1] https://www.afrik21.africa/maroc-xlinks-transportera-105-gw-denergie-solaire-et-eolienne-vers-le-royaume-uni/





1.Posté par durand le 14/11/2021 13:26 | Alerter
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Bonjour
les éoliennes ça sert a rien ! hydroélectricité aussi ! et le solaire n'en parlons pas...bien évidement tout pour les EPR ! Et les déchets c'est pas un problème..... car c'est pas nous , de notre vivant , qui allons payer la facture qui durera 250000 années !
En gros c'est le discourt de l’école des mines !
Des fous ! Imposants un chantage énergétique ou il est interdit au citoyen de produire par lui même son énergie !
Et quant il y a aura un accident.... il faudra vivre dans les radiations et toute l’industrie agro-alimentaire française sera reniée dans le monde entier et en France ce sera comme au Japon ou les pauvres mangent des aliments produit dans des zones irradiés de la province de Fukushima !
Citoyens il faut arrêter de laisser le gouvernement décidé de notre politique énergétique économique et urbaine ! Et prendre nos responsabilités !
Aux Pelles Citoyens !
Philippe Durand

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