Journal de l'économie

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Pourquoi avoir choisi la figure tutélaire de Vauban en matière de sécurité économique





Le 27 Novembre 2019, par Olivier de Maison Rouge

Ingénieur, penseur et humaniste, Vauban incarne au plus haut point le génie militaire français durant le Grand siècle (XVIIème siècle).


Pourquoi avoir choisi la figure tutélaire de Vauban en matière de sécurité économique
Toute ville assiégée par Vauban, ville prise,
Toute ville défendue par Vauban, ville imprenable.
Proverbe du vivant de Vauban
 

Il est le pendant de Colbert qui lui offre de son côté les ressources industrielles et financières nécessaires à son œuvre de bâtisseur.
 
Vauban est tout à la fois l’auteur et l’artisan du « pré-carré », destiné à préserver le territoire français. C’est une doctrine de protection des frontières chaudes (bien avant la ligne « Maginot » qui n’aura pas le même succès dans le souvenir de ses compatriotes même si l’édifice sera resté inviolé… car contourné).
 
Mais, à la différence d’un système purement défensif, Vauban imagine un ensemble méthodique de citadelles, établies à des points stratégiques, associées et « connectées » les unes aux autres, avec une doctrine dynamique de riposte offensive contre l’ennemi. En cela il préfigure déjà la pensée de Von Clausewitz que ce dernier façonnera deux siècles plus tard.
 
Une doctrine intemporelle
 
C’est pourquoi Vauban fut ainsi, non seulement un grand stratège de la guerre, mais encore un formidable architecte. Sa pensée peut se résumer trop brièvement par l’édification d’une « ceinture de fer » – on parlera aujourd’hui de protection périphérique – où loin d’être inexpugnables, les citadelles qu’il a contribué à bâtir étaient le cas échéant destinées à tomber aux mains de l’ennemi. Ce faisant, avec une humilité nécessaire, il accepte la défaite tactique pour mieux contribuer à une victoire stratégique, en assurant la reconstitution des armées tout en concourant à l’épuisement corrélatif de l’assaillant.
 
Cette doctrine qui a fait florès n’est rien d’autre, en matière de cybersécurité, que d’avoir su avant l’heure édicter un plan de continuité d’activité (PCA) en mode dégradé, un plan de reprise d’activité (PRA), et encore la définition d’une politique de sûreté des systèmes d’information (PSSI).
 
Pour comprendre sa doctrine, il faut se référer à ses écrits où il expose notamment à Louvois, dans une lettre du 20 janvier 1673 :
 
« Sérieusement, le roi devrait un peu songer à faire son pré carré. Cette confusion de places amies et ennemies pêle-mêle ne me plaît point. Vous êtes obligé d’entretenir trois pour une, et j’ajoute qu’il est presque impossible que vous les puissiez toutes mettre en l’état. Je dis de plus que si dans les démêlés que nous avons avec nos voisins nous venions à jouer un peu de malheur, la plupart s’en iraient comme elles sont venues. C’est pourquoi par traité ou par une bonne guerre, si vous m’en croyez, prêchez toujours la quadrature, non pas du cercle, mais du pré ; c’est une bonne chose que de pouvoir tenir son fort des deux mains ». (…)
 
A travers cette pensée ainsi résumée, Vauban a toute sa vie durant échafaudé un plan défensif permettant de tenir inviolé le territoire français, pour un roi qui pourtant, aimait tant la guerre.
 
Dans cet assemblage offensif-défensif, il insiste sur le soutien mutuel entre les places fortes, car une citadelle privée d’assistance extérieure est condamnée à tomber dans les mains de l’ennemi. D’où la mise en œuvre d’une double ligne de forteresses, notamment à l’Est de la France.
 
Il rédige un magnifique Mémoire pour servir d’instruction dans la conduite des sièges (1704), puis, la même année, un Traité dans la conduite des sièges.
 
Nous en tirons les enseignements suivants, qui peuvent tout autant être appliqués à la sphère économique :
 
La défense active
 
Sur la définition d’un siège :
 
« Une place est dite assiégée, quand une armée, ayant pris les quartiers tout autour, la resserre par l’ordre continu de son campement, auquel on ajoute les lignes quand on craint que l’ennemi de dehors ne soit pas assez puissant pour faire lever le siège, ou donner du secours. »
 
« On appelle blocus, le siège qui se fait par un nombre médiocres de troupes qui enferment un place & empêchent que rien n’y entre, la réduisant peu à peu à des nécessités qui affaiblissent la garnison par des défections, jusqu’à la rendre incapable de faire une grande résistance, ensuite de quoi, on l’attaque dans les formes ordinaires. »
 
Cela reste une loi intemporelle, que l’on trouve sous une forme quasi similaire en matière commerciale, que l’on songe à la guerre de l’opium qui permit de réduire la résistance commerciale de la Chine, ou encore à la tentative de blocus continental que toute sa vie régnante Napoléon 1er a tenté de réaliser face à l’Angleterre, et qui signera son échec et la perte de ses armées en Russie, après l’Espagne.
 
Sur la nécessaire connexion entre les places fortes, et leur bonne communication impérative, formant cette véritable « ceinture de fer » constituée d’une constellation de citadelles reliées les unes aux autres, l’architecte déclare :
 
« Aux places qui sont coupées par des rivières, ou par des ruisseaux, il est nécessaire de construire quantité de ponts pour faciliter la communication des quartiers. C’est une obligation indispensable, non seulement pour entretenir la liberté du commerce journalier d’un quartier à l’autre ; mais aussi pour avoir la facilité de s’entre-secourir si l’ennemi attaque les lignes, & de faire passer promptement les grands secours du côté où on en aura besoin. »
 
Secret et renseignement
 
Afin d’échafauder des plans de batailles, Vauban sait que tout secret est éphémère à la guerre, il opte dès lors pour la ruse bâtie sur le secret et l’espionnage :
 
 « Il [le chef de guerre] enverra des partis à la guerre pour apprendre des nouvelles des ennemis, fera occuper par les dragons tous les petits postes qui peuvent servir à les resserrer dans la place, & s’informera en particulier de chacun des prisonniers, de la qualité du pays, des guets, des rivières, des enfilades, des avenues, & des lieux voisins où il y aura des maisons fortes, ou quelque situation avantageuse. Il s’informera encore du nombre de la garnison, des bourgeois, des officiers, quel gouverneur, s’il attend au siège, s’il espère du secours, d’où, & par où, des munitions de guerre, des vivres, de l’état de la place & de ses fortifications. »
 
Toujours, concernant la recherche du renseignement chez l’ennemi, il enseigne :
 
« Il y a trois moyens pour découvrir de plus loin le dessein de l’ennemi : ce sont les espions, les prisonniers, & les postes qu’il prend quand il se met en présence. Le premier est difficile, mais très excellent ; car on ne peut avoir avis de la marche quatre ou cinq heures avant son arrivée. Le second est incertain & douteux. Le dernier est presque immanquable, à cause qu’il y a peu de places qui n’aient leur terrain coupé de quelque rivière, marais, fossé ou enfoncement, bois, broussailles, ou autre chose, qui rendent le pays plus difficile d’un côté que d’un autre. C’est pourquoi, si on ne combat l’ennemi lorsqu’il se met en présence, il faut observer, 1° l’assiette & et la forme de son campement ; 2° de quel côté sont les apparences, ce qui les favorise, & et ce qui les contrarie ; 3° ce qu’il faut qu’il fasse pour aplanir les difficultés qui s’opposent à son dessein.
 
Autant de leçons exemplaires concourant encore aujourd’hui au concept de sécurité, notamment économique.


Olivier de MAISON ROUGE
Avocat (Lex-Squared) – Docteur en droit
 


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