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Sifat, la joie bengalie





Le 28 Mars 2022, par Christine de Langle

Entre les grands formats réalisés en région parisienne et la délicatesse des objets réalisés en atelier, l’artiste de street art a investi La Brasserie Graphique à Carantec (29) jusqu’au 20 avril.


L’art aime les trajectoires aléatoires et se nourrit de rencontres.

Une artiste bengalie dans une micro-brasserie finistérienne. Par quel vent d’ouest cet attelage singulier a-t-il vu le jour ? Comme toujours c’est une histoire riche de rencontres.
Née à Dacca en 1987, Sifat quitte le Bangladesh pour la France à l’âge de quatre ans et son père, soucieux qu’elle garde ses racines culturelles, l’initie à l’écriture bengalie en même temps qu’elle apprend l’écriture latine à l’école. Écrire, c’est dessiner des signes, voilà la naissance d’une vocation artistique au milieu d’un milieu familial de médecins et d’avocats. Par des amis de ses parents, Sifat découvre la Bretagne et le nord du Finistère, une histoire d’amour qui dure, car elle a épousé un breton musicien. De cette ouverture culturelle et de ces rencontres d’univers artistiques naît l’idée d’une exposition à Carantec.
 
 

De l’alpona à l’art urbain.

Dessiner sur la terre du bout des doigts des motifs inventés, c’est une tradition et un jeu commun aux petites filles du Bangladesh appelé alpona. De cette première expérience naît une passion pour l’univers de l’écrit, cette grande aventure de transmission de l’humanité. Sifat s’approprie toutes sortes de calligraphies, alphabets, signes ou idéogrammes qu’elle aime étudier et détourner pour créer son propre langage. Tout naturellement, elle intègre l’univers du graff et de la peinture urbaine. Proche des codes graphiques d’un Roy Lichtenstein ou d’un Keith Haring, cette street artiste, qui s’avoue humblement autodidacte, développe un graphisme ludique et joyeux tout en se pliant à la contrainte du geste. Les grands formats ne lui font pas peur. Elle a déjà réalisé de nombreux chantiers à Paris (à la Maison de la Radio) et en région parisienne (des fresques à Grigny et Evry-Courcouronnes (91), à Aubervilliers (93) à Saint-Germain-en-Laye (78)).

 

Elle se sent toujours une responsabilité quand elle peint au cœur des villes, car, explique-t-elle, « je vais accompagner le quotidien des gens ». Très investie dans le milieu associatif et l’encadrement socio-culturel elle aime ce contact avec les autres. Lors de ces chantiers qui peuvent durer plusieurs mois, elle se rend disponible auprès des habitants, car elle sait le pouvoir fédérateur d’une œuvre d’art.

Un de ses derniers chantiers est une grande fresque colorée de 210 m2 pour la façade du cinéma de Châtillon (92) réalisée avec rouleaux, pinceaux et peinture acrylique. Avant de commencer, Sifat éprouve le besoin de s’imprégner du lieu et de son environnement. « Je travaille beaucoup les couleurs. J’ai puisé les inspirations dans les codes couleurs utilisées dans le cinéma des années 1920, sur les vêtements et les décors, et j’ai utilisé des teintes relevées ici et là en me baladant dans le quartier pour que la fresque s’intègre bien aux alentours ».
 
Sifat expose à La Galerie Graphique

À Carantec, Sifat est accueillie par Pierre-Yves Jaouen, créateur de cette micro-brasserie installée dans une ancienne galerie d’art. Sensible à l’histoire du lieu, il a tout de suite ouvert la porte à des artistes. À chaque nouvelle cuvée de bière, un artiste se voit proposer la création de l’étiquette qui ornera chaque bouteille, le décor de la vitrine, ainsi que l’espace réservé à la vente qui devient un espace d’exposition temporaire.

Le succès est au rendez-vous ! Sifat a signé la vitrine d’une constellation de pictogrammes blancs, a investi l’espace d’exposition d’une série d’œuvres de petit format. Certaines sont très colorées comme cet Éloge de la joie, peinte lors du premier confinement, une période d’enfermement traduit par des signes-feuillage saturant totalement la surface, comme un espace irrespirable. Mais les couleurs vives sont autant d’éclats de rire et évoquent la philosophie de vie de Sifat, tourner en positif tout ce qui risque de l’accabler.

La joie est vitale et se partage. Et ce titre Éloge de la joie lui vient spontanément au vu des commentaires du public « ça fait du bien, ça dynamise ! ». D’autres œuvres se concentrent sur le noir et blanc, fruit d’une collaboration sensible et inventive avec Vincent Menoret, « l’artisan designer ». Ces deux-là travaillent en émulation et incitation réciproques. Le résultat est magique. Prenons l’exemple du triptyque : Vincent présente à Sifat trois plaques de métal thermolaquées en blanc. « Que peux-tu proposer ? » Sifat habituée à couvrir une surface de couleurs va réaliser son premier essai de travail sur le noir et le blanc, sur le plein et le vide, une merveille de légèreté (Vincent a inséré ce triptyque dans un « feuilletage » de bois invisible) et d’évocation subtile, qui laisse passer le souffle de l’inspiration comme un hommage à ce croisement de culture Orient-Occident qui l’habite.

Les objets de Vincent, qui aime travailler la matière brute, bois ou métal, sont détournés de leur fonction utilitaire pour devenir de surprenantes décorations. Recouverts de papier Chenel, marque connue de tous les pros de la déco et du design, ces objets en bronze doré, rebuts d’éléments industriels, trouvent une nouvelle vie. De déchets, ils passent au statut d’œuvre d’art. Une nouvelle alliance de l’art et de l’industrie.
 
 

La bière et son étiquette design

Revenons à la bière et la création d’une étiquette pour cette nouvelle cuvée qui hérite d’un nouveau nom en hommage au travail de l’artiste. Clin d’œil aux jeux d’écriture de Sifat et au nom de la brasserie, la calli-graphique est née ! Sifat, toujours soucieuse de s’imprégner de son environnement et les sens aux aguets, écoute Pierre-Yves, le brasseur lui parler de la bière, celle qu’il vient d’élaborer pour accompagner l’exposition. « Une bière brune avec des notes de café torréfié, une bière terrienne » pour évoquer ces dessins que Sifat dessinait sur le sol dans son enfance. Le choix des couleurs la fait pencher dans un premier temps pour des teintes ocre puis la proposition d’une amie graphiste l’oriente vers des teintes acidulées et vives qui colorent son graphisme dynamique. Le résultat ? Un accord parfait entre le brasseur et l’artiste, entre le contenant et le contenu. La bière est délicieuse et l’étiquette magnifique, il y a déjà des collectionneurs ! À côté des œuvres exposées, le malt d’orge trône dans des verres pour rappeler que rien de tout ce qui est présenté ne se ferait sans lui. Ni bière, ni œuvre, ni étiquette ! 
 
Et demain ?

Sifat, enfant de l’écrit et du graff, ne s’interdit rien. Elle utilise tous les outils à sa disposition, spray, marqueur à l’acrylique, rouleau, pinceau, plume. Si elle privilégie aujourd’hui la peinture acrylique, elle est tentée par la peinture à l’huile pour travailler sur la toile.
Les mois qui viennent s’annoncent chargés : l’abbaye de Saint-Riquier pour Transition, une exposition collective de portes peintes (du 26 mars au 18 septembre 2022), Nîmes pour une exposition de peinture sur le wagon d’un train désaffecté, une galerie parisienne pour une exposition personnelle. Toujours investie dans le milieu socio-culturel, elle a accepté une résidence en milieu scolaire avec la commune de Châtillon et une fresque à Chelles (77) pour les 20 ans d’une salle de concert.

Pour Sifat, la création n’est jamais solitaire et l’art se vit aussi en famille. Créé avec son conjoint musicien, SonoGraph est une performance peinture-musique (contrebasse et musique électronique), la création en temps réel d’une toile et d’un live électro-acoustique de 50 minutes.
 
Pour Sifat, l’art est une expérience, une thérapie, un partage, une dynamique. Cette joie bengalie dont nous avons tant besoin en ce moment.
 
Christine de Langle
 
https://sifat.fr/
https://www.labrasseriegraphique.com/
 
http://sonograph.live
 
Exposition
La Galerie Graphique, Carantec (29) jusqu’au 20 avril 2022
 

Sifat, la joie bengalie


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