Journal de l'économie

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Les réseaux sociaux : la pensée courte d’aujourd’hui et surtout de demain





Le 17 Janvier 2021, par Philippe Cahen

Le 6 janvier dernier, suite à son discours les encourageant, les partisans du président Donald Trump ont envahi le Capitole de Washington. Il y a eu 5 morts. À la suite de cet assaut, Twitter a suspendu le compte de Donald Trump puis l’a retiré. Les autres réseaux (groupe Facebook, YouTube …) ont suivi partiellement ou entièrement.
Cela fait des années que des signaux faibles alertaient sur ce danger : le ressentiment, la pensée courte, met la démocratie en danger.


La reine Rouge pour grimper l’échelle sociale

 

Dans Alice au Pays des Merveilles, la reine Rouge court pour rester sur place, et court deux fois plus vite pour aller ailleurs. C’est le lot du monde actuel : courir pour au moins rester en contact.
 

Depuis une trentaine d’années, le pouvoir d’achat des Terriens est en augmentation significative grâce aux progrès de l’alimentation, des technologies, de la santé … Chacun veut ou souhaite sa part de progrès. Étudier est le mot magique. Dans le monde, entre 2006 et 2016, le nombre d’étudiants est passé de 146 à 218 millions (+4,1% par an). Selon les années, ce nombre est semblable à la croissance de l’économie mondiale, plutôt supérieur.
 

Grimper à l’échelle sociale est un rêve devenu mondial. Cela a deux conséquences majeures : d’une part, de plus en plus d’étudiants répondent aux besoins technologiques et sociaux et contribuent à améliorer le monde ; mais d’autre part ,cela génère des insatisfactions, car il n’y a pas d’automaticité ni de diplômes, ni d’embauches, ni de rémunération attendue. Le ressentiment est alors profond pour les déçus. Les causes de ressentiment et ceux qui sont concernés sont de plus nombreux.

 

« Je pense, donc je suis » est devenu « je suis, donc je sais »
 

Ce ressentiment a trouvé avec les réseaux sociaux un terrain d’expression et finalement de sentiment d’écoute universelle. La liberté d’expression a plus ou moins toujours existé en particulier sous forme écrite imprimée comme les libelles (court écrit satirique, diffamatoire, Le petit Robert) depuis le XVe siècle.
 

Les réseaux sociaux ont favorisé la simplicité de l’expression, sa rapidité et l’anonymat. Facebook (créé en 2004), YouTube (2005), Twitter (2006), etc. quelques années après leurs créations, sont devenus les terreaux favorables aux expressions de ressentiments puis à l’exploitation de ceux-ci. L’Homme égocentriste se considère social par les réseaux. Se retrouver entre individus partageant les mêmes inquiétudes est une forme de collectivité rassurante. Ce qui est légitime. Mais le processus s’apparente à un enfermement mental où la sécurité vient du groupe qui soutient et non de l’ouverture qui confronte les idées. C’est l’une des formes de la solastalgie (détresse existentielle, enfermement mental, sentiment d’effondrement face à une certitude). Les médias, en particulier les chaines d’information en continu, ont conforté ces expressions. Souvent sous prétexte d’égalité de traitement de l’information, le bruit a pris autant d’espace et de temps que la raison, et en cette crise Covid, que l’expression scientifique.
 

En France, les Gilets jaunes ont débuté en novembre 2018 par des appels anonymes sur Internet à des manifestations non déclarées, donc non sécurisées. Les quelques personnes acceptant d’échanger avec le gouvernement ont été menacées de mort. Aux États-Unis, QAnon est une mouvance conspirationniste adepte de la théorie du complot. QAnon, soutien de Donald Trump, est impliqué directement dans l’envahissement du Capitole de Washington et d’autres capitoles des États-Unis.
 

Les solastalgiques, négationnistes et conspirationnistes de tous poils, sont portés par les réseaux sociaux pour la simplicité de leurs propos en slogans, leur rapidité de diffusion, et l’anonymat protecteur. Pour eux d’ailleurs, le conspirationniste c’est l’autre, le négationniste c’est l’autre. On ne s’écoute plus, on ne s’entend plus. Dire que la terre est plate attire les like, dire qu’elle est ronde n’a aucun intérêt. Et les « like » sont du trafic, donc du chiffre d’affaires pour les réseaux sociaux comme pour les chaines d’information.

On a vu ces derniers temps avec la Covid-19 des négationnistes et conspirationnistes se créer et se multiplier sur l’origine de la maladie, sur le vaccin, sur la pharmacie, etc. Ils se reformuleront sous d’autres « variantes » en fonction de l’actualité et des ressentiments du moment en disparaissant des sujets qui ne sont plus porteurs d’écoute. Plus une « information » a de trafic, plus elle est mise en avant. Un train en retard est remarquable, pas un train à l’heure. « Je suis, donc je sais » a plus d’impact aujourd’hui que « je pense, donc je suis ».

 

La fragilité de la démocratie : la démocratie d’opinion n’est pas la démocratie du peuple
 

L’accélération de ces modes d’expression est devenue plus qu’inquiétante. Il ne s’agit pas de renier brutalement l’ensemble des sujets. Ce serait une erreur. Mais les algorithmes des plateformes amplifient rapidement – de l’ordre de la minute, voire de la seconde - les expressions. Ils placent en tête des informations des coups médiatiques, comme d’ailleurs plusieurs chaines d’information en continu pour des raisons d’audience et donc de ressources. À tel point que les antivaccins ont pesé sur l’opinion et donc sur la politique gouvernementale ! Et puis il y a la solastalgie, l’enferment mental, la fermeture à tout échange qui est un danger.
 

Globalement, le monde est plus instruit, a accès à plus de connaissances, plus d’informations. Or souvent nous sommes victimes de nos biais qui cherchent avant tout à conforter nos opinions sans chercher à comprendre ou à hiérarchiser, à aller au plus rapide. Wikipédia qui fête ses vingt ans est une source d’information « officielle ». Or c’est un terrain de luttes permanentes d’informations rarement neutres, fréquemment mouvantes d’une semaine à l’autre. D’une manière générale, croire en un récit confortant nos opinions a plus d’adeptes que la recherche et l’étude d’un sujet.
 

L’environnement est un récit très / trop partisan. La majorité des Français affirment que le nucléaire produit du CO2. Or il s’agit selon les sources (Ademe, GIEC) de 6 à 12 g/kWh, 418g pour le gaz, 1060 pour le charbon. Le sensationnel – « le nucléaire pollue » - l’emporte sur le rationnel. Le numérique consomme autant d’énergie au niveau monde que la climatisation. On n’accuse que le premier de pollution. Le second est pour le confort de chacun et sa croissance supérieure au premier (Agence internationale de l’Énergie, mai 2018) : silence.
 

Finalement, une minorité active, voire fanatique, manipule l’opinion, sa passion et son émotion éteignent la raison et met en danger la démocratie. C’est ce qu’ont fait les Gilets jaunes, c’est ce que fait QAnon. La violence des échanges a étouffé la revue « le Débat » dont le dernier numéro date de septembre 2020. C’est l’un des grands dangers de notre siècle : la démocratie d’opinion n’est pas la démocratie du peuple. Comment faire vivre les deux et faire avancer chaque pays dans des voies ignorées des peuples et refusées par l’opinion.

 

Paradoxalement, dans un monde plus instruit, le « prêt à penser » gagne dangereusement du terrain. S’il a toujours existé, il est aujourd’hui devenu violent en se construisant sur des bases de plus en plus profondes et ancrées. Un moyen l’emporte : le portable au fond de notre poche. Combien de fois ne nous disons-nous pas : « j’aurais dû prendre le temps de relire mon message avant de l’envoyer … ». Nous sommes des milliards à le penser … après avoir agi. En cela, la démocratie est en danger. La porte s’ouvre aux démocratures, des démocraties dictatures.


Je repars en plongée …

Philippe Cahen
Conférencier prospectiviste
Dernier livre : « Méthode & Pratiques de la prospective par les signaux faibles  », éd. Kawa
 


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