Journal de l'économie

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Gilets jaunes, acte IX





Le 14 Janvier 2019, par François-Bernard Huyghe


Gilets jaunes, acte IX
L’acte IX, c’est comme le 9° art. Le neuvième affrontement à date fixe, les manifestations du 12 janvier, évoque une bande dessinée : suite d’images très colorées accompagnées de bulles de textes frappantes, séquences narratives avec effets humoristiques ou dramatiques. Des personnages bien connus et stéréotypés, des seconds rôles un peu grotesques, des répliques culte (peste brune, complices, foule haineuse, sens de l’effort…), de l’action, du sang. Et nous sommes rentrés dans la logique du « à suivre ». Chaque épisode se termine sur son suspense : le mouvement s’essoufflera-t-il ? Au prochain numéro, la violence montera-t-elle ? Un mystérieux acteur tire-t-il les ficelles dans l’ombre (les Russes pour Mahjoubi, les Italiens pour Schiappa, Steve Bannon ?) ? Le dernier coup du chef de l’État (dix milliards, un Grand débat), sa dernière phrase provocatrice relanceront-ils le conflit ? Sa lettre d’amour du 14 janvier touchera-t-elle le cœur de l’héroïne (la France) ? Ainsi, au soir du 12 janvier, tout le monde était d’accord pour dire qu’il y a eu moins de violence (mais plus de services d’ordre et davantage d’interpellations), mais que le prochain épisode (le Grand Débat) risque d’être chaotique. Et un peu verbeux.

Mouvements et positions

Pour prendre une autre image, nous sommes dans une guerre de position au sens de Gramsci : deux camps (unifiant des groupes qui présentent des caractéristiques économiques, sociales, mais aussi culturelles et idéologiques communes) ; ils deviennent de plus en plus solidaires (au moins pour les premières lignes) ; ils avancent ou reculent, se défient mutuellement. Ils se stigmatisent et appellent le reste de la population à se mobiliser contre l’autre. Finalement, ils montent aux extrêmes (au moins en paroles) et rejouent constamment le rapport de force. Personne ne marche sur Versailles ou sur le Palais d’hiver, et il n’y a encore, ni Grenelle, ni dissolution, ni fuite à Varennes pour terminer le processus (même si certains pensent — sans doute à tort — copier ces modèles anciens). Des avancées et des reculs. Et on recommence.

Parti d’une revendication économique (intérêts), évoluant en exigence de démocratie directe (pouvoir) et devenu marqueur identitaire (idéologique), le conflit des gilets jaunes polarise toutes les autres tensions. Il ne se déroule pas dans les usines, au Quartier latin, ni sur les barricades des faubourgs, mais se disperse sur tout le territoire avec des lieux d’affrontement spectaculaire et symbolique hebdomadaires.

Du côté gouvernemental, la stratégie joue sur deux ressorts.

Peur morale d’une part (cachant chez certains une peur sociale et physique). Le mouvement est présenté comme :

– violent (qualification toujours accompagnée d’une interpellation/implication « Ne justifiez pas la haine. Avec-vous condamné cette violence sans restriction ? »,

– chaotique puisque sans chef, ni organisation,

– foncièrement antidémocratique puisqu’il ne respecte pas les élus, les médiations et les représentants, inaptes au dialogue

– animé d’intentions secrètes : il viserait à la subversion et non à la satisfaction des revendications, car il serait manipulé par des extrémistes [BHL poussant la logique jusqu’au bout en expliquant que c’est le contraire d’un mouvement social, puisqu’il vise à détruire et non à obtenir ce qui le rend de facto anti ouvrier]. Beau retournement dialectique.

– Le tout sans parler des accusations de beauferie, homophonie, antisémitisme, haine de la presse pilier d’une démocratie, populisme, radicalisation, odeurs etc., bref toutes les marques infamantes des classes inférieures, moralement et socialement.

On notera que le Gilet jaune est surtout défini par sa négativité : il ne comprend pas, même pas ses propres désirs, il ne se contrôle pas, il ne débat pas... Il faut l’éclairer et le calmer.

À la thématique du danger est opposée celle de la « vraie » démocratie ou de la réforme nécessaire : ces questions, que l’on peut comprendre, seraient, au fond des problèmes de mauvaise gestion, largement héritée, et une juste combinaison de réforme et de dialogue social innovant pourrait en venir à bout.

Le premier argument sert plutôt à rapprocher une droite très « parti de l’ordre » du pouvoir, le second à rassurer les tenants de la ligne libérale-progressiste.


L’invention stratégique

Il est évidemment plus difficile de définir la position stratégique du camp des gilets jaunes qui, par définition, n’a ni doctrine, ni organisation préétablie, ni conseillers en communication, ni chef, ni appareil étatique et médiatique, etc. Elle semble s’articuler autour du binôme de l’auto affirmation et de l’autonomie.
 
Auto affirmation en ce sens qu’il s’agit de se rendre visibles, eux les invisibles, les périphériques, les subalternes, de se faire entendre du président « qui ne veut pas écouter », de se définir comme « le peuple », de parler en son nom, d’occuper l’attention de tous à commencer par les médias, après avoir commencé par occuper les réseaux sociaux puis quelques carrefours avant d’attirer l’attention du monde.
 
Autonomie puisqu’il est maintenant question de reprendre à la fois les privilèges de ceux « d’en haut » [journalistes compris], voire pour les éléments durs de reprendre « aux riches » [ISF par exemple] et surtout de prendre reprendre le pouvoir direct du peuple : pouvoir de nommer, renvoyer, décider, légiférer, et balayer tout ce qui est vertical en général.
 
Résultat : le mouvement Gilet jaune est coincé entre l’expression de soi au détriment de la définition des enjeux [demandes précises, hiérarchie des luttes] d’une part et, d’autre part, l’exercice de sa liberté démocratique [aller où l’on veut, ne pas se laisser enfermer par une image ou par un chef, se représenter eux-mêmes]. Cela joue en faveur de la polarisation de l’hostilité envers Macron, les puissants, les bobos, les journalistes, plutôt qu’en faveur de l’initiative stratégique. « On ne lâche rien » est gratifiant, mais ne peut constituer un programme.
 
 Il y a à tout cela des explications :
  • sociologiques [c’est un mouvement interclassiste plutôt défini par un niveau de revenu que par une position sociale]
  •  et idéologiques [de droite et de gauche en même temps le mouvement est dans l’union sacrée du bas contre le haut]
Du côté du pouvoir, tout dépendra de la capacité à faire se rencontrer le parti de l’ordre et les éléments « raisonnables » pour désamorcer l’escalade. Du côté des Gilets jaunes, de la faculté de devenir un mouvement véritablement politique avec une hiérarchie des adversaires et des objectifs et la capacité d’entraîner d’autres catégories. Autant dire que tout commence.
 
F.B. Huyghe



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