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Jérôme Garnache : « Les deux piliers d’Europlasma : la dépollution et la décarbonation »





Le 28 Juillet 2023, par La Rédaction

L’un des leaders mondiaux du traitement des déchets dangereux et de la fabrication de torches à plasma est français : après un redressement judiciaire en 2019, Europlasma a restructuré et diversifié ses activités. Rencontre avec son PDG, Jérôme Garnache, qui voit dans le savoir-faire de ses équipes une vraie valeur ajoutée pour la souveraineté industrielle française et pour la décarbonation de l’économie.


Europlasma ­­a une histoire récente compliquée, avec un redressement judiciaire et une reprise en 2019. Comment êtes-vous arrivé à la tête de cette entreprise ?

Je viens du secteur financier où j’ai travaillé pendant 25 ans. J’étais spécialisé dans le financement des infrastructures publiques. En fait, je suis arrivé par hasard dans le secteur industriel : en 2017, un actionnaire d’Europlasma m’a contacté pour me demander d’aider son entreprise parce que, par le passé, j’avais financé des projets dans la biomasse.
 
Je me suis alors intéressé au projet de relance d’Europlasma. J’ai essayé de comprendre le modèle de l’entreprise, son fonctionnement et ses promesses. J’ai ensuite contacté une grande entreprise du secteur nucléaire afin d’expliquer dans quelle mesure cela me semblait important de sauver Europlasma et ses 130 salariés. Nous avons imaginé un sauvetage commun pendant presque un an. Mais à l’époque, cette entreprise partenaire a été contrainte par Bruxelles, et cette opération n’a pas pu être menée à bien.


Que s’est-il passé ensuite ?

À cause de ses difficultés financières, Europlasma s’est déclarée en cessation de paiement fin 2018. En 2019, j’ai repris l’entreprise avec Laurent Collet-Billon, ancien délégué général pour l’armement, et Pascal Gilbert, ancien dirigeant de plusieurs grosses entreprises (Litwin, Segula Technologies, etc.) et ancien patron de l’Institut français du pétrole.


Europlasma avait besoin d’un nouveau souffle. Quelle direction avez-vous alors donné à l’entreprise ?

Nous nous sommes focalisés sur une chose : arrêter ce qui ne fonctionnerait pas. Nous nous sommes donc concentrés sur ce qui nous paraissait le plus efficace : le traitement des déchets amiantés et des déchets dangereux en général. Nous avons capitalisé sur les relations de Pascal Gilbert en Chine pour nouer des partenariats avec deux universités locales. En 2019, la Chine – qui avait interdit l’importation de déchets un an auparavant – venait de proscrire l’enfouissement des déchets dangereux avec une contrainte très forte pour les industriels pollueurs.
 
En 2020, nous avons donc signé des accords relatifs au développement de solutions de traitement de déchets dangereux dans la mesure a priori où nous étions les seuls non-Nord-Américains à maîtriser cette technologie. Nous avons alors commencé à développer plusieurs procédés, apportant ainsi des solutions aux industriels chinois. Et puis l’an dernier, nous avons annoncé le traitement des crasses d’aluminium, qui sont des déchets très sales au plan environnemental. Nous avons noué d’excellentes relations en termes de R&D, et donc sur le plan industriel. Avec un partenaire industriel local nous avons un projet d’usine de traitement de 90000 tonnes, qui représente près de 20 fois le volume de notre usine de traitement des déchets amiantés en France.


En quoi cette stratégie tournée vers la Chine peut-elle avoir un impact ici en France, en termes de réindustrialisation et de souveraineté ?

À partir du moment où vous réussissez à assimiler toutes les contraintes et à traiter un déchet dangereux, vous obtenez des coproduits. Par exemple, les crasses d’aluminium nous permettent aujourd’hui de produire de l’alumine pure utile aux réfractoristes notamment. À terme, nous serons probablement en capacité de produire directement de l’aluminium à partir du four de traitement. Ce faisant, nous serons dépositaires, dans de très grandes quantités, d’aluminium totalement vert puisque le CO2 émis lors du traitement est comptabilisé avec le CO2 inhérent à la production originelle.
 
L’idée pour nous était de voir comment certaines industries françaises – que nous estimons stratégiques – pourraient bénéficier de nos technologies. Typiquement, la toute première opération que nous avons faite a été le projet de reprise de Luxfer qui fabrique des bouteilles d’oxygène (pour le secteur hospitalier, les pompiers, les industries…). Ce projet est né de la possibilité, à terme, de fabriquer nous-mêmes une nuance d’aluminium à partir du traitement des crasses d’aluminium, que ce soit en France ou en Chine. Chose incroyable, cela nous permet même de réimporter de l’aluminium produit en Chine, vers la France, ce qui n’est normalement pas possible.


En 2020, vous avez également fait l’acquisition des Forges de Tarbes, alors au bord de la faillite. En quoi cette usine était-elle importante dans votre modèle ?

Initialement, nous avons repris les Forges de Tarbes parce que nous avions besoin d’une forge pour la fabrication des torches à plasma. Dans le monde, nous sommes trois concurrents dans ce secteur. Et nous sommes les seuls à travailler sur de très grosses puissances, au-dessus d’un MW par torche, et à envisager même des torches de 4 voire 5 MW qui seront très utiles dans le cadre de la décarbonation.
 
Celui qui aura la main sur ce marché et sur la production aura la main sur le prix et sur les délais. Aujourd’hui, une torche d’un méga coûte 1 million de dollars, et quasiment rien en matières premières. La question est donc la disponibilité des forges pour leur fabrication. À tout moment, nous pouvons avoir des demandes non pas pour une torche, mais pour des dizaines de torches. Si vous êtes propriétaire de la forge, cela change tout : celui qui a la main sur le flux de production remporte le marché.


Votre activité repose sur l’utilisation de ces torches à plasma, peu connues du grand public. En quoi sont-elles essentielles à la politique européenne de décarbonation ?

Le traitement des déchets dangereux repose sur l’utilisation des torches à plasma qui représentent un intérêt évident : elles permettent, dans un environnement confiné, d’atteindre des températures très élevées (10000ºC), de craquer et de décomposer tous les éléments polluants.
 
Cela intéresse aussi beaucoup les industriels, et notamment les cimentiers car nous pouvons remplacer leur chauffe à très haute température, carbonée car fonctionnant au fuel, au gaz ou au charbon, par de l’électricité. La torche à plasma a également une autre vertu que nous sommes en train de développer aujourd’hui : elle permet de capter et de décomposer des gaz de procédés, pour obtenir du carbone et du dioxygène à partir du CO2 par exemple.
 
 
Les Forges de Tarbes ont également une autre dimension, orientée vers l’industrie de la défense. Quelle est votre stratégie dans ce domaine ?

Avec la crise ukrainienne, ce qui nous semblait stratégique pour les torches à plasma, et donc pour l’industrie française, est subitement redevenu stratégique pour la souveraineté et la défense. Pour une raison simple : nous sommes en France le seul fabricant de corps creux de gros calibre utilisés dans la fabrication d’obus de 155mm.
 
Aujourd’hui, l’obus de 155mm est l’élément-clé qui a permis de tenir à distance les troupes russes. C’était donc très important [d’en augmenter la production, NDR], car les Ukrainiens consomment entre 5000 et 7000 pièces par jour, environ 2 millions par an. Nous en fabriquions entre 10000 et 20000 par an, nous sommes aujourd’hui sur le chemin d’une production qui devra s’établir à 160000 en 2025. Avec les Forges de Tarbes, nous allons alimenter le flux ukrainien tant que la guerre durera. Il faudra ensuite reconstituer les stocks.
 
 
Vous évoluez dans des secteurs stratégiques pour le gouvernement français, comme la décarbonation et la défense, qui demandent des investissements lourds. Comment avez-vous fait pour vous financer ?

Il faut bien se rendre compte qu’au moment de la reprise, Europlasma est en très mauvaise posture. Quand nous avons repris cette entreprise, nous savions que, pendant un certain nombre d’années, nous serions dans l’impossibilité de nous financer de manière classique, via des financements bancaires par exemple. Nous savions aussi que, même en étant dans un secteur ayant le vent dans le dos – la décarbonation, la dépollution, les certificats CO2, etc. –, les fonds d’investissement ayant vocation à financer ce genre d’entreprises allaient eux-mêmes être averses à cette forme de risque. Nous nous sommes donc tournés vers les OCABSA pour nous financer (obligations convertibles en actions avec bons de souscription d’actions).
 
 
Pour quelle raison précisément le secteur bancaire a refusé de vous financer ?

La réglementation bancaire (CRBF) impose aux banquiers, pour des sociétés qui sortent d’un redressement judiciaire, une mobilisation de fonds propres égale à 100% des montants prêtés. La rémunération de ces fonds propres devient donc impossible : selon la réglementation, quand les banquiers vous prêtent 100, la charge en capital est voisine de 9 en moyenne. Mais la pondération pour une entreprise qui est en redressement judiciaire, c’est 100%.
 
C’est d’autant plus incongru qu’à cette époque, nous travaillions avec le ministère des Finances, la région et les collectivités locales, sur des projets de relocalisation et de conversion économique. Mais voilà – à la suite du redressement judiciaire –, les banquiers traditionnels nous regardaient en se pinçant le nez, du fait d’une réglementation coercitive.
 

Votre entreprise a désormais de très bons résultats. La perception des investisseurs a-t-elle changé ?

Depuis, c’est vrai, les choses ont changé, nos activités commencent à intéresser les gens sur le long terme. Là où il y a des schémas à imaginer, ce sont des schémas qui vont nous permettre de retrouver cette congruence en maturité entre l’actif et le financement. C’est ce que nous essayons de mettre en place, notamment aux Forges de Tarbes, en ayant des investisseurs qui nous financent avec un amortissement de l’actif à long terme. Aujourd’hui, l’activité de défense est porteuse, cela intéresse des fonds d’investissement prêts à prendre ce genre de risques.
 
 




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